On croira peut-être que la crainte de retomber, par la mort de son amie, au pouvoir de son père et de son mari, causait cette douleur si vive. Non; cette pensée, toute naturelle qu'elle était, ne se présenta pas une fois à son esprit; absorbée dans le chagrin, uniquement occupée à soigner son amie, à adoucir ses souffrances, Caroline ne pensait pas à elle-même.
Si, pour la rendre à vie, il eût fallu consacrer la sienne au comte, elle y eût consenti sans balancer un instant; mais elle ne fut point mise à cette cruelle épreuve, et le ciel, touché de ses larmes, lui en conserva l'objet; la bonne chanoinesse se rétablit peu à peu. Les tendres soins de son élève y contribuèrent plus peut-être que les secours de la médecine: du moins le disait-elle.
Elles eurent, à cette époque, la visite du grand chambellan. Alarmé du danger de son ancienne amie, il accourut à Rindaw avec l'espoir secret de ne plus la retrouver, et de pouvoir ramener sa fille; mais toujours contrarié dans ses projets, il trouva la malade presque convalescente, et Caroline transportée de joie, qui ne pouvait se lasser de la regarder, et ne la perdait pas de vue un instant.
Ce n'était pas assurément le moment de parler de retour; aussi n'en fut-il pas question, non plus que du comte, qui était encore à son ambassade. La chanoinesse aurait voulu parler de lui, pour témoigner son indignation de ce mariage; mais, trop faible encore pour disputer, elle se contenta de répéter au chambellan que sa fille était un ange, qu'elle lui devait la vie, et qu'elle voulait la consacrer à son bonheur.
Il repartit bientôt, en annonçant une seconde visite pour l'automne, époque du retour de son gendre, et disant à sa fille qu'il espérait la trouver alors tout à fait raisonnable.
Dans tout autre moment, la visite de son père aurait vivement rappelé à Caroline ce qu'elle s'efforçait d'oublier; mais elle était alors trop occupée de son amie: elle avait été dernièrement trop agitée pour penser beaucoup à autre chose. Un danger présent efface ou du moins affaiblit la crainte d'un danger à venir, et Caroline se trouvait si heureuse d'avoir encore cette amie, qu'il lui semblait qu'elle n'avait plus de malheurs à redouter.
Cependant au moment du départ de son père, cette visite, annoncée pour l'automne avec une sorte de solennité, lui causa un saisissement dont elle ne fut pas la maîtresse. Sans penser à l'émotion qu'elle allait causer à sa chère convalescente, elle courut se jeter dans ses bras, et lui baisant les mains, qu'elle mouillait de ses larmes, elle lui disait: Maman, bonne maman, à présent que vous m'êtes rendue, je voudrais ne plus vous quitter, passer avec vous ma vie entière!
La baronne, attendrie à l'excès, lui rendit ses caresses, et lui promit que, s'il était possible, elles ne se sépareraient jamais. Cet instant passé, le calme se rétablit dans l'âme de Caroline: elle oublia bientôt cette visite d'automne; le terme était éloigné.
Est-ce à seize ans qu'on s'effraye six mois à l'avance? D'ailleurs, elle avait bien autre chose à faire alors qu'à s'effrayer! Elle était dans l'enchantement, parcourait du matin au soir ses jardins, ses bosquets, et ne pouvait se lasser d'admirer les progrès qu'avait faits la nature pendant ce mois de retraite et de douleur, où elle n'avait vu que son amie souffrante.
Jamais le retour du printemps ne lui avait fait une impression aussi vive, ou plutôt c'était la première fois de sa vie qu'elle remarquait, qu'elle sentait tout le charme de cette belle saison où l'on voit tout renaître, où l'on respire un air si pur, où chaque jour offre un spectacle nouveau et toujours plus intéressant.