Oh! pauvre Caroline, comme elle est émue! comme elle se reproche mortellement de n'avoir pas parlé de lui à son amie! Combien elle allait avoir à rougir de sa dissimulation vis-à-vis du baron de Lindorf! Soit qu'il parle, soit qu'il se taise, elle redoute également son indiscrétion et son silence. Ce fut ce dernier parti que prit M. de Lindorf. Un regard jeté sur Caroline qui, tremblante, interdite, alternativement rouge et pâle, le saluait en baissant les yeux d'un air confus, le mit au fait à l'instant. Il lui rendit son salut comme s'il la voyait pour la première fois de sa vie; et s'adressant à madame de Rindaw, il se félicita d'avoir le bonheur d'être son voisin, en se reprochant d'avoir autant tardé à profiter de cet avantage.

La chanoinesse, qui ne connaissait point ce charmant voisin, demanda des explications. Le vieux commandeur de l'ordre teutonique avait été malade aussi; mais, moins heureux qu'elle, il était mort depuis peu, et M. le baron de Lindorf, son neveu et son héritier, était venu prendre possession de la terre et du château de Risberg, qui touchaient à la baronnie de Rindaw. Il avait compté d'abord n'y rester que peu de temps; mais ce pays lui plaisait infiniment, et depuis deux jours il avait pris la résolution d'y passer au moins toute la belle saison. Alors son premier désir avait été de connaître ses aimables voisines, de leur présenter ses hommages, et de solliciter la permission de les renouveler quelquefois.

Tout cela fut dit en regardant souvent Caroline, qui, les yeux attachés sur son métier, travaillait ou gâtait son ouvrage, et gardait le plus profond silence. Mais, grâce à la bonne chanoinesse, la conversation ne tarissait pas.

Ce furent d'abord des détails sur sa propre maladie, ensuite des lamentations sur celle du commandeur et sur sa mort, qu'elle avait ignorée. "Tenez, hier au soir encore, je le nommai à Caroline, qui s'informait de mes voisins." Ici le baron ne put s'empêcher de sourire à demi, et Caroline fut près de s'évanouir de dépit et de honte; puis vinrent des félicitations sur l'héritage, qui devait être considérable; puis les questions sur le degré de parenté qu'il y avait entre le défunt et son héritier. "Attendez; je dois savoir cela à merveille. Vous êtes Lindorf, n'est-ce pas? Eh oui, sans doute; c'est du côté de madame votre mère? N'était-ce pas une baronne de Risberg, propre soeur de défunt, je crois? Je ne connais que cela; c'est-à-dire pas elle précisément, mais une de mesdames vos tantes a été élevée dans le même chapitre que moi. Elle me contait le mariage de sa soeur avec monsieur votre père, oui, le baron de Lindorf. Je m'en souviens comme d'hier. C'était une inclination mutuelle: il n'y avait rien de si touchant! Je lui faisais mes confidences aussi…. Il me semble qu'il n'y a que quatre jours; et voilà déjà un grand garçon…. L'aîné de la famille, je suppose?…. Est-elle nombreuse? Avez-vous encore monsieur votre père, madame votre mère? Ils s'adorent toujours, sans doute?… Il n'y a que cela pour être heureux…. Et votre tante, cette chère amie dont je vous parlais tout à l'heure, est-elle mariée? est-elle morte? Depuis bien des années j'ai perdu cela de vue."

Toute ces questions se succédaient si rapidement, que le baron, surpris de cette volubilité, pouvait à peine placer de temps en temps un oui, un non. "J'étais fils unique; j'ai eu le malheur de les perdre, etc." Mais ses yeux fixés sur Caroline lui auraient dit bien des choses, si elle avait voulu les entendre.

Elle n'avait pas encore levé les siens ni prononcé un seul mot, lorsque la chanoinesse, voulant lui faire honneur de l'idée de son pavillon, lui dit d'y mener M. le baron, et ne prévoyant pas la moindre difficulté, commença, sans attendre la réponse, à lui raconter à quelle occasion il avait été élevé, et l'autel, et le buste, et l'inscription, et les peintures; et la surprise, et tout ce qu'il savait aussi bien qu'elle, mais qu'il eut tout l'air d'apprendre.

C'en était trop, beaucoup trop pour Caroline. Elle ne pouvait plus soutenir un état aussi pénible; et quand son amie, surprise de son peu d'empressement à se rendre au pavillon, lui en réitéra l'ordre, elle put à peine articuler qu'une migraine affreuse, inouïe, l'empêchait de faire un seul pas: et vraiment elle était si changée, sa voix même était si altérée, que la baronne n'eut pas de peine à la croire et s'en inquiéta beaucoup. "Bon Dieu! qu'est-ce donc que cela? lui dit-elle en lui touchant le font. Déjà hier au soir vous me frappâtes à votre rentrée; vous aviez l'air rêveur, occupé. Vous me quittâtes plus tôt qu'à l'ordinaire; et les jours précédents, vous fûtes d'une tristesse et d'une agitation singulières; vous aviez de la fièvre assurément: c'est ce pavillon qui vous tue…. Monsieur le baron, c'est une rage que ce pavillon, et surtout depuis quelques jours. On y court d'abord après la pluie; on brave le soleil et l'humidité: aussi voilà ce que c'est…."

D'après tout ce qu'on lui disait, monsieur le baron pouvait, sans fatuité, se flatter d'y avoir aussi quelque légère part; mais souffrant véritablement pour Caroline, et voulant la tirer de peine, il abrégea sa visite, et prit congé de ces dames espérant, dit-il, que la migraine n'aurait pas de suite. Caroline ne répondit que par un salut; et la baronne répéta à M. de Lindorf qu'elle le priait de profiter beaucoup du voisinage et de venir souvent partager leur solitude… "Il n'y a qu'un pas d'ici chez vous. Ce pauvre commandeur souffrait de la goutte les trois quarts de l'année, et ne sortait point de chez lui. Pour vous, monsieur, qui êtes jeune, ingambe, ce ne sera qu'une promenade. Mademoiselle de Lichtfield n'aura pas toujours la migraine; vous verrez un autre jour son pavillon. Elle dit qu'il est favorable à la musique. Vous êtes musicien, sans doute? vous en ferez ensemble."

Ce dernier trait manquait à Caroline pour augmenter son embarras; rien ne lui fut épargné. Enfin le baron partit, et la chanoinesse se tut; mais Caroline ne fut pas beaucoup plus soulagée. Penchée sur son fauteuil, la tête cachée dans ses deux mains, elle retenait avec peine les larmes et les sanglots qui l'oppressaient. Son amie, attribuant tout à la violente migraine dont elle s'était plainte, l'engagea à se retirer, et Caroline profita bien vite de la permission. Son chagrin la suivit dans son appartement; mais du moins elle put s'abandonner à toute sa douleur, et répéter mille fois: Grand Dieu! que doit-il penser de moi? La chanoinesse, seule aussi de son côté, avait des idées moins tristes. Le beau, l'aimable Lindorf avait tout à fait gagné son coeur. C'était précisément l'époux qu'il fallait à sa chère Caroline. Quel bonheur de pouvoir la fixer auprès d'elle, au moins une partie de l'année, et par un établissement aussi brillant à tous égards! Lindorf réunissait tout, jeunesse, figure, esprit, naissance, fortune; car, sans parler de la sienne propre, dont il jouissait déjà, puisqu'il était fils unique et qu'il avait perdu ses parents, l'héritage de l'avare commandeur devait être immense.

Déjà très-avancé au service, il paraît fait pour prétendre et parvenir à tout. Qu'on ajoute tant d'avantages à la fortune de Caroline, son bien, qu'elle lui destinait, et Caroline elle-même, qui n'étaient pas à dédaigner…; enfin ils paraissaient se convenir à merveille. Elle protesta que son élève serait baronne de Lindorf, ou qu'elle y perdrait ses peines; elle fixa même l'époque de son mariage à l'automne suivante, et à la visite promise par le chambellan.