La docile Caroline lui renouvela sa promesse. Il l'embrassa tendrement, et sortit bien content d'elle, et plus encore de lui-même et de ses talents pour les négociations.

Il est certain que lorsque son intérêt était en jeu, il avait une certaine éloquence naturelle qui, dans l'occasion, lui tenait lieu d'esprit, de sensibilité, et le faisait parvenir à son but; mais cette fois il avait eu un peu de peine à réussir. Caroline n'aimait encore que le plaisir, et ne voyait dans ce brillant mariage qu'un moyen de le fixer: aussi ce fut la seule idée qui l'occupa lorsque son père l'eut laissée.

On s'attend peut-être qu'elle va réfléchir bien sérieusement sur tout ce qu'on vient de lui dire, sur l'engagement qu'elle a pris, sur le changement prochain de son sort. A vingt ans, il y aurait là de quoi rêver au moins toute la matinée; mais à quinze, on ne peut s'occuper si longtemps du même objet. Cependant Caroline resta bien dix minutes immobile à la place où son père l'avait laissée; et c'était beaucoup pour elle. Enfin, voyant qu'à force d'avoir à penser, elle ne pensait à rien, et que ses idées s'embrouillaient dans sa tête, elle se leva brusquement, courut à son piano, où, pendant une demi-heure, elle joua des contre-danses et des valses. Il lui vint tout à coup à l'esprit, en les jouant, que le comte les répéterait avec elle, et qu'il serait assez doux d'avoir toujours un danseur à ses ordres… Un danseur!…. son excellence! Eh! oui, sans doute, un danseur. On sait que le baron avait eu soin de prévenir sa fille que, malgré son rang, ses dignités, M. l'ambassadeur n'avait tout au plus que trente ans, et cette circonstance lui plaisait peut-être tout autant que les titres. Quoique ce fût le double de l'âge de Caroline, elle avait fort bien remarqué depuis qu'elle était à la cour, que les hommes de trente et les femmes de quinze pouvaient se convenir parfaitement.

Ce fut donc en formant un projet de danse continuelle dans son nouveau ménage, qu'elle courut au jardin cueillir son bouquet pour la soirée. Tout en le cueillant, elle vit voltiger autour des fleurs quelques beaux papillons, s'échauffa longtemps à les poursuivre, n'en prit pas un seul, et se consola en pensant que le comte serait peut-être plus leste qu'elle, et saurait mieux les attraper. Quand nos serons deux, dit-elle en sautant, ce serait avoir bien du malheur de les laisser échapper.

Elle alla ensuite se mettre à sa toilette, où bientôt l'idée des bijoux qu'elle allait avoir, des parures de toute espèce, des équipages, etc., effaça celle des papillons et de la danse, ou plutôt la promena de plaisirs en plaisirs.

Comme madame l'ambassadrice sera brillante, fêtée, enviée! comme de beaux diamants feront mieux dans mes cheveux que cette fleur! Enfin le bonheur conjugal de Caroline, fondé sur la danse, les papillons et la parure, lui parut la chose du monde la plus assurée. Elle se trouva d'avance la plus heureuse des femmes, employa tous ses soins pour être belle aux yeux du comte, et l'attendit avec une impatience mêlée tout au plus d'une sorte de crainte de ne pas lui plaire: quant à lui, elle était sûre qu'il lui plairait à l'excès.

Caroline réfléchissait quelquefois. Une réflexion profonde l'avait persuadée que le comte était tout ce qu'il y avait de plus charmant. Il est le favori du roi, lui avait dit son père: or ce mot de favori signifiait beaucoup de choses dans l'idée de Caroline. Elle se rappelait fort bien qu'à la campagne elle avait aussi sa petite cour, et ses petits favoris: l'oiseau favori, le chien favori, le mouton favori, toujours les plus jolis de leur espèce: donc le favori d'un roi devait nécessairement être le phénix de la sienne, et le plus beau et le plus aimable des êtres.

Elle en était si convaincue, et se réjouissait si fort de le voir, que, lorsqu'on vint l'avertir qu'il était là et que son père l'attendait, elle ne fit qu'un saut jusqu'à la porte du salon. Elle y trouva le chambellan, qui lui rappela sa promesse, lui prit une main qui tremblait peut-être autant de plaisir que d'émotion, et, l'exhortant à être bien raisonnable, la conduisit auprès de ce favori du roi.

Caroline leva les yeux, et fut si frappée de ce qu'elle vit, que, les couvrant à l'instant de ses deux mains, elle fit un cri perçant, et disparut comme un éclair.

Pendant que son père la suit, qu'il emploie toute l'éloquence paternelle pour la calmer et la ramener, esquissons le portrait du comte, et justifions l'effroi qu'il inspire à l'innocente et jeune Caroline.