Après la soupe, les passagers de pont s’installèrent pour la nuit.

On distribua des couvre-pieds aux soldats. Quelques-uns cédèrent le leur à trois femmes du peuple qui berçaient des mioches. Les soldats aidèrent les civils à préparer leurs couchettes, avec la bonne fraternité sans phrases des pauvres gens.

Orschanow avait donné sa couverture. Il s’étendit sur l’écoutille fermée des cales et, les bras croisés sous sa tête, il regarda la nuit claire tomber sur le calme de la haute mer violette.

Le Planier clignait au loin son grand œil changeant et les derniers rochers blancs de la côte provençale s’éclairaient de lueurs rouges.


Les étoiles s’allumèrent dans la moire très pâle du ciel.

Le Berry se balançait à peine, comme bercé par de vagues lames de fond. Orschanow regardait les agrès et les deux fanaux du navire passer et repasser avec une régularité lente, devant les constellations souriantes.

Et il sentit alors s’assoupir en lui tous les regrets et toutes les appréhensions. Le calme immense de la nuit et de la mer semblait pénétrer en lui. Une émotion très douce lui mouillait les yeux.

Renoncer à tout, être pauvre, aller par le monde, sans famille, sans foyer et sans amis…

Il ne fallait rien regretter, rien désirer, se laisser bercer par les flots de la vie, comme le Berry indolent se laissait bercer par le flot mou de la Méditerranée amie.