« Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ? »

Orschanow avait porté cela sur lui comme une formule bizarre. Il n’en avait pas encore éprouvé la force de talisman. Il avait fallu cette banale histoire arabe pour lui découvrir le sens de ses actions. Maintenant il possédait une vérité précieuse qui lui eût permis de braver toutes les servitudes et le visage de son amie lointaine s’en éclaira.

La pensée de la femme quittée lui fut bonne et mordante : elle l’aida à se sentir plus fort.

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Sans se préoccuper de la présence du sombre Bicot, Orschanow lui savait gré d’être là et d’avoir parlé. Ils marchaient, se tenant par le petit doigt de la main, suivant la fraternelle coutume musulmane. Sur cette piste des Hauts-Plateaux du Sud, l’étudiant russe atteignit, pendant quelques minutes, à la conscience heureuse de sa solitude affranchie, il se trouva maître de lui-même et, sous la lourde capote militaire, il sourit à sa jeune liberté.

Pourquoi se torturer d’un chétif amour quand la grande passion de vivre flambait si diverse sous les soleils du monde, dans la splendeur de l’Univers ? Véra, Véra plus belle d’être lointaine ! comme il tendait vers elle, comme il respirait son âme dans le crépuscule, comme il la possédait, comme il se pénétrait de son essence éternelle !


Maintenant, assis, les jambes croisées, il écrivait sur ses genoux avec la lenteur et l’application d’un thaleb arabe :

« Véra inoubliée,

« Je t’écris pour te réjouir, car je sais que, toi aussi, tu ne m’oublies pas. La pauvre chair lamentable qui se tordait en des convulsions inutiles n’est plus. Comme toi, maintenant, je suis fort, et je suis heureux, j’aime la vie et le soleil. Makarow a eu raison de me laisser partir. Remercie-le pour moi. C’est la bonne route libre qui m’a sauvé, et toutes les fois que tu regarderas la route, remercie-la, dis-toi bien que c’est elle, la bonne mère accueillante, qui a régénéré ton Dmitri, qui l’a sauvé de la déchéance et de la mort. Adieu, et puisse le soleil de la vie illuminer ta voie, comme il illumina la mienne.

« Ton Dmitri Orschanow. »

En rentrant au campement il jeta la lettre à la boîte.