Je ferme les yeux, dans le froid du vent qui se lève, vers la minuit.
Il fait bon s’endormir ainsi, n’importe où, à la belle étoile, en sachant qu’on s’en ira le lendemain et qu’on ne reviendra sans doute jamais, que tout ce qui est ne durera pas… tandis que chantent les Bédouins, tandis que pleurent les djouak, tandis que s’évapore et s’éteint, comme une flamme inutile, la pensée…
Départ
C’était l’hiver. De grands vents glapissants soulevaient des tourbillons de poussière rousse. De lourds nuages noirs traînaient à la face des montagnes et habitaient les défilés escarpés. Le désert avait pris un aspect hostile et menaçant.
Bien à contre-cœur, il fallait partir, retourner vers l’écœurante banalité et le morne ennui de la vie captive à Alger. Finies les chevauchées tranquilles, dans le soleil, au milieu des paysages apaisés et lumineux de l’automne, vers Djenan-ed-Dar et vers Figuig…
Finis les rêves lents, au cours des heures d’assoupissement voluptueux et mélancolique, couchée sur le sable roux, à suivre d’un regard vague les palmes bleuâtres agitées par la brise, passant et repassant, comme des agrès de navires, sur l’azur attirant de ciels sans nuages !
… Les choses prenaient des aspects familiers dans l’accoutumance de mes yeux. La vallée de pierre, le village fébrile, la petite chambre nue où je campais et où il y avait toujours des bagages, burnous, fusils, loques vagues, entreposés là par mes amis de hasard, les spahis et les mokhazni, — toutes ces choses, qui étaient le cadre de mon existence depuis trois mois, commençaient à me devenir chères.
… Dans l’attente quotidienne, en Ramadhane, du soir libérateur, j’étais accoudée au petit mur d’enceinte du vieux bureau arabe. Je regardais le disque rouge du soleil s’enfoncer, terne et sans rayons, dans un océan de vapeurs violacées, au-dessus de la terre déjà assombrie.
Et, pour la première fois peut-être, je sentis que ce coin de pays si déshérité avait pris à la longue un peu de mon cœur, et que plus tard je le regretterais, celui-là après tant d’autres où je ne retournerai jamais[25].