Puis, au départ, sous un rayon de soleil faible, furtif comme un sourire au milieu des larmes, la grande silhouette de Mansourah ruinée, foudroyée, s’obstinant pourtant à durer, fière toujours sur le seuil de l’anéantissement, dans l’ardente poussée de vie végétale du sol africain.

Au delà de la brousse et des collines paisibles, au delà de la Tafna boueuse et insurgée, Lella Marhnia, petite bourgade militaire, aux rues larges, droites, bordées de fondouks vastes où la vague agitée du Maroc en fermentation vient battre et écumer en d’âpres trafics.

Derrière Marhnia, la plaine immense d’Angad en son large cirque de montagnes.

Là, plus rien que tristesse et monotonie, avec les squelettes gris des jujubiers effeuillés et les longues plaies rouges des oueds ravinés sillonnant l’herbe humide.

Sur la piste capricieuse, des charognes béantes étalent l’effroi de leurs entrailles arrachées, sous la caresse du soleil pâle, voilé de légères vapeurs blanches.

Une ceinture d’oliveraies profondes, des jardins fertiles et le velours vert des petits champs d’orge avec, parfois, au coin d’une muraille de terre, la floraison carminée d’un pêcher : un paysage tranquille qui rappelle le Sahel tunisien.

Mais, tout à coup, les oliviers s’écartent. Un haut rempart d’un blanc terne se dresse, inaccessible, farouche, troué d’une porte voûtée, puissante. C’est Oudjda.

Assis ou à demi couchés à terre, des « asker », soldats du Makhzen, en veste et chéchia écarlates, gardent la porte. Indifférents, l’œil vague, ces hommes nous regardent passer et répondent distraitement à notre salam.

Quand le soleil sera couché, au moment où les moueddhen lanceront les notes traînantes de leur appel, les portes d’Oudjda se fermeront, grinçant sur leurs vieux gonds de fer. On portera les clefs dans la kasbah, chez l’amel, où elles resteront jusqu’à l’aube. Du coucher au lever du soleil, Oudjda sera ainsi isolée du restant de la terre, et aucun être humain ne pourra plus y entrer ni en sortir.

Dès que nous avons passé la voûte, une odeur nous prend à la gorge, une odeur violente et composite, faite de relents de pourriture, de musc, de charognes et d’olives macérées.