Et les gens de la ville, les « khador » propres et distingués, débordés depuis des mois par la horde des « berrania » n’essayent même plus de nettoyer leur ville : ils passent devant les immondices et se détournent avec dégoût.

On voit aussi, dans ces rues, coupées à chaque pas de voûtes, d’enceintes successives, une extraordinaire truanderie, des aveugles, des lépreux, des estropiés et des idiots…

Sensations de coupe-gorge, de bouge et de cour des miracles, mélange de dégoût, d’effroi, de pitié, tout s’amalgame en moi et m’oppresse.

Des hommes musclés, presque tous vêtus des défroques rouges du Makhzen, courent à travers la ville, bousculant les gens. Attachées à leur cou par une longue chaînette, une gamelle et une clochette, le tout en cuivre jaune, pendent et tintent. Sur leur dos, ils portent une outre pleine : se sont les guerbadjia, les marchands d’eau, qui, avec leur bruit insolite, ajoutent encore une note de dépaysement.

Tout à coup, parmi les brocanteurs, un grand beau soldat bronzé, en veste écarlate, élève à bras tendus un chien hérissé, hurlant, qu’il tient par la peau du cou. A pleine voix, imitant les vendeurs, il crie, par dérision :

— A cinq sous azizi, le chien ! c’est un bon gardien ; il ne ment pas, celui-là !

Et tous comprennent l’allusion insultante au Makhzen trompeur. C’est un tonnerre de rires, tandis que la bête, délivrée, s’enfuit en aboyant furieusement.


… A la zaouïya, de grandes cours claires, de longues salles nettes et blanches, du silence et du recueillement.

Autour du très jeune fils du cheikh absent, un enfant pâle et maladif en djellaba de drap sombre, des personnages graves, lents, au sourire accueillant, aux manières douces. Ils parlent — comme s’ils récitaient une leçon apprise — du Sultan, de ses idées de réformes bienfaisantes et des crimes du Rogui…