Il faut tout abandonner, laisser le campement à la garde d’un deïra qui s’occupera du transport pour ce soir et partir avec l’envoyé du cheikh…
Une course échevelée à travers des halliers, dans la terre molle et glissante. Nous sautons des fossés, des haies de figuiers de Barbarie, sur des chevaux énervés par le vent et la pluie et qui ne veulent plus obéir.
Mais voici le douar des Hadjedj ; une centaine de gourbis et de tentes basses sur une colline arrondie, dans un site d’une nudité effrayante : pas un arbre, pas une herbe…
Une animation insolite règne dans le douar et, de très loin, nous entendons des clameurs furieuses.
Entre les tentes, des hommes en haïks noirs, ou terreux, que le vent agite, se démènent, discutant par groupes, en des attitudes violentes, tandis que d’autres, accroupis, fourbissent et arment de vieux fusils à pierre, aiguisant des sabres à poignées en bois, des poignards et des faucilles. Au milieu du douar, les femmes, enveloppées de voiles bleus ou rouges, se lamentent autour d’un haïk noir, tout gluant de sang, qui recouvre un cadavre…
Les hommes poussent de grands cris de menace et de mort, et comme au temps des migrations ancestrales, ils se disposent à aller massacrer et piller la tribu de Zerrath-Zarzour, campée vers l’Ouest, au delà d’un ravin large de près d’un kilomètre et profond comme un abîme.
Le jeune cheikh Aly, superbe d’énergie et d’émotion, s’avance à notre rencontre, un fusil à la main, et nous explique ce qui se passe :
— Ce matin, un garçon des Zerrath-Zarzour, nommé Aly ben Hafidh, est venu ici, chez nous, avec son frère Mohammed, pour vendre deux brebis à mon khodja, que voici. Ils ont rencontré un des nôtres, Hamza ben Barek, avec la famille duquel ils sont mal depuis longtemps. Ils étaient tous trois là-haut, sur cette petite éminence en dehors du douar. Ils se sont pris de querelle, et Aly ben Hafidh a frappé Hamza à coups de matraque, lui brisant le crâne… Voilà le cadavre. Toute la tribu et quatre bergers de la tribu de Melloul ont vu le crime. Mais Aly et son frère se sont enfuis dans le ravin. A présent les nôtres, pour se venger, veulent aller massacrer ceux des Zerrath-Zarzour.
Tandis que le cheikh nous parle, les hommes se sont rapprochés et un grand silence règne sur le douar, troublé seulement par les lamentations des femmes. Debout, le regard menaçant et ferme, les armes à la main, les nomades écoutent… A peine le cheikh a-t-il fini sa dernière phrase, que la sauvage clameur éclate de nouveau.