Quand les travaux rudimentaires du champ et du troupeau ne réclamaient pas leur effort, Mohammed et Mahdjoub allaient, comme les autres hommes de la fraction, s’asseoir sur de vieilles nattes, près d’une hutte où un homme en blouse et en turban vendait du café et du thé.

Là, on parlait lentement, interminablement, des questions d’intérêt, avec la préoccupation des paysans toujours attentifs à la vie de la glèbe. On supputait la récolte ; on rappelait le dernier marché ; on comparait les années.

Le marché joue un grand rôle dans la vie bédouine. Il exerce une sorte de fascination sur les fellah, très fiers du marché de leur tribu. « Il va déjà au marché » se dit du jeune homme parvenu à l’âge de la virilité.

Parfois, quelqu’un racontait une histoire naïve et fruste, la révélation des trésors cachés dans la montagne et surveillés par des génies, des légendes du vieux temps ou bien des histoires merveilleuses sur les panthères, encore nombreuses aujourd’hui, et les lions.

La piété de ces tribus berbères de la montagne dont beaucoup parlent leur idiome, le chelha, est tiède, et leur ignorance de l’Islam est profonde. Les vieillards seuls s’acquittent des prières traditionnellement. Par contre, les marabouts sont très vénérés, et il est une infinité de koubba ou simplement de lieux saints où l’on va en pèlerinage, en mémoire de quelque pieux solitaire.

Chez les Aïchouba, seul, Mohammed priait et portait à son cou le chapelet de la confrérie des Chadoulia…

Et les jours s’écoulaient dans la torpeur résignée, dans la monotonie de la misère, endurée depuis toujours.

… L’année s’annonçait mal. Au moment des semailles d’hiver, la pluie avait détrempé la terre et transformé les chemins arabes, sentiers ardus et sinueux, en torrents. En effet, malgré le poids si lourd des impôts arabes, les douars sont encore dépourvus de voies de communication et rien n’est fait pour leur commodité, leur développement ou leur salubrité. Le fellah déshérité paye et se tait.

Les terres de la fraction des Rabta sont pauvres, épuisées encore par la mauvaise culture sans engrais, jamais. La brousse voisine les envahit.

Le pain noir et le maâch, le gros couscous grossier, menaçaient de manquer cette année ; l’impôt serait bien difficile à payer ; et une plainte sourde, un cri d’angoisse commençait à monter des collines et des vallées.