… Mon cas, mon genre de vie et mon histoire intéressent vivement la maraboute. Quand elle a tout entendu, elle m’approuve et m’assure de son amitié pour toujours. Cependant, tout à coup, elle s’attriste, et je vois des larmes dans ses yeux.

— Ma fille… j’ai donné toute ma vie pour faire le bien dans le sentier de Dieu… Et les hommes ne reconnaissent pas le bien que je leur fais. Beaucoup me haïssent et m’envient. Et pourtant j’ai renoncé à tout : je ne me suis jamais mariée, je n’ai pas de famille, pas de joie…

Je me sens devenir triste, devant cette douleur injuste, cachée peut-être depuis des années, et qui ne se fait jour qu’en présence d’une autre femme dont la destinée est aussi très éloignée de l’ordinaire.

Une toux rauque secoue de temps en temps la poitrine de Lèlla Zeyneb… Je la sens bien malade, hélas ! celle qui est là pour veiller sur la grande famille riche en infortunes qui se presse autour d’elle. Et que deviendra la zaouïya bienfaisante, le jour, prochain sans doute, où Lèlla Zeyneb mourra ?

Cette personnalité de femme, vivant dans le célibat et jouant un grand rôle religieux, est peut-être unique dans l’Occident musulman et mériterait, certes, d’être étudiée mieux que je n’ai pu le faire pendant un séjour trop rapide à la zaouïya…


… Je passe la nuit seule, dans une vaste pièce voûtée. Le vent de la montagne secoue avec violence les volets des fenêtres. Il pleure et gémit dans la vallée et parmi les tombes du cimetière tout proche.

… Une voix de rêve, mélancolique et d’une infinie douceur, me réveille au petit jour.

— Dieu est unique et secourable… Il n’a point été engendré et n’a pas engendré… Dieu n’a pas de semblable ! chante la voix, lentement, lentement.

Je me lève, songeant avec tristesse que c’est le dernier jour, et je m’approche de la fenêtre : en bas, un vieillard se promène, récitant sur un air de jadis les versets du Livre.