[37] Le tuteur d’Isabelle Eberhardt, Alexandre Trophimowsky, repose au cimetière de Vernier, près Genève.
Non, loin de moi les tâtonnements de mon adolescence maladive ! Loin de moi cet esprit jouisseur et vulgaire qui n’est pas de moi, qui me vient du désordre et qui est ma perte.
L’horizon ainsi compris, si un jour se dissipent les nuages de Genève, sera resplendissant comme ceux de jadis, là-bas, aux premiers réveils de mon intelligence, quand j’admirais les couchants mélancoliques derrière la haute silhouette du Jura morose, et quand je cherchais à deviner le grand mystère de mon avenir.
Venez à moi, souvenirs, je ne vous chasserai pas. Venez, éveillez en moi la flamme sacrée qui doit un jour consumer toutes les impuretés de mon âme et la faire surgir forte et belle, prête pour l’éternité. Rêves incohérents et singuliers, rêves qu’on ne saurait traduire, vous êtes toute ma raison d’être en ce monde…
29 mars, 6 h. ½ soir.
Certes, mon âme traverse une période d’attente ; les sensations douloureuses de l’heure présente ne dureront pas ; la réalité sombre de ma vie parisienne actuelle aura un réveil !
Dans un mois peut-être je m’en irai là-bas, dans le grand désert vague, chercher des impressions nouvelles, chercher les matériaux qui serviront à l’œuvre que je voudrais édifier.
Mais toute mon éducation morale est à refaire. Je devrais m’inspirer des grandes idées évocatrices du passé, et de la foi islamique, qui est la paix de l’âme.
Certes, au bout de tout il y a le silence et il y a le tombeau. Mais tout ce que j’ambitionne servira à adoucir les péripéties de ce drame inexplicable qui a nom la vie, et qu’il faut bien jouer.
2 mai, 10 heures matin.