Les Marabouts

Au ksar de Beni-Ounif, le soir.

Une chambre fruste en très vieille toub grise, sorte d’antre aux parois irrégulières, au plafond bas en tiges de palmes noircies, toutes gondolées.

Une nudité vétuste de cellule. Rien qui marque le cours du temps, dans ce coin d’immobilité et d’insouciance musulmanes, chez ces gens qui assistent indifférents à la décrépitude des choses, qui ne relèvent jamais les ruines.

Collé sur le sol raboteux, un mince cierge de cire jaune éclaire faiblement la pièce. Le vent du soir pénètre par les crevasses de la muraille, et la flamme rouge vacille, promenant de grandes ombres noires sur les murs ternes. Au fond de la salle, des trous de ténèbres s’enfoncent, où s’accumulent des choses informes.

Dans le mur, presque à fleur de terre, une petite fenêtre carrée s’ouvre sur le sommeil des palmeraies, sur le rouge mourant du ciel, sur l’immense silence de la plaine.

Nous sommes à demi couchés en cercle, sur une natte élimée et un vieux tapis en lambeaux.

Au milieu, sur un plateau en étain, des petits verres aux couleurs tendres, historiés de naïves fleurs d’or, une théière en métal, un pain de sucre, tout le vieil attirail du thé de l’hospitalité marocaine, parfumé à la menthe poivrée, doux, lourd, grisant : le breuvage des causeries lentes, à voix basse, coupées de rêves.

Accroupi contre l’un des rudes piliers de terre, Ben-Aïssa, le marabout conteur d’histoires, pâle, d’une souriante laideur dans ses voiles terreux, prépare le thé, gravement, les coudes aux genoux, les bras nus seuls en mouvement dans la nonchalance lasse du corps.

Ma tête repose sur mes burnous pliés. Je regarde l’hôte, le meilleur assurément d’entre les sombres zoua de Bou-Amama, le plus simple et le moins astucieux, sorte de derouich accueillant et rieur… A côté de lui, étendu mollement, en une pose d’un grâce féline, mon compagnon occasionnel de route, l’ex-spahi Taïeb Rzaïni, enveloppé dans un mince burnous de laine neuve, aux longs plis moelleux. Un vague sourire à dents très blanches éclaire le bronze obscur de cette figure bédouine, sèche, linéaire, et l’ombre des grands yeux durs.