Dmitri Orschanoff alla de ferme en ferme, travaillant chez les colons… Il les trouva bien différents des paysans de France et, souvent, regretta le temps où il partageait la rude vie des braves Savoyards. Mais il aimait ce pays âpre et splendide et ne voulut point le quitter.
Depuis la fin des derniers labours d’hiver, Dmitri était resté comme ouvrier permanent chez M. Moret, qui était satisfait de ce serviteur probe et silencieux, travailleur adroit et se contentant d’un salaire très modique, presque celui d’un indigène.
La ferme de M. Moret, très grande, était située entre des eucalyptus et des faux-poivriers diaphanes, sur une colline basse qui dominait la plaine de la Mitidja. Au loin bleuissait le grand massif de l’Ouarsenis, et Orléansville dominait, de ses remparts débordés de jardins, le cours sinueux et raviné du Chéliff.
Dmitri s’était construit un gourbi à l’écart, sur le bord d’un oued envahi par les lauriers-roses. Il avait planté quelques eucalyptus, pour s’isoler. Les grandes meules de paille, brunies par l’hiver, masquaient les bâtiments de la ferme, et la chaumière primitive devint pour Dmitri un véritable logis où il installa sa vie nouvelle, si paisible et si peu compliquée, malgré tout ce qu’il y avait en elle d’artificiel et d’ingénieux.
Ce dénûment matériel semblait à Dmitri une des conditions de la liberté et il avait même depuis longtemps cessé d’acheter des livres et des journaux, se contentant, selon son expression, de lire de la beauté dans le grand livre de l’univers, largement ouvert devant lui…
Ainsi, Dmitri Orschanoff était parvenu à vivre selon sa formule, à se dominer et à dominer les circonstances… Et il ne comprenait pas encore que, s’il était parvenu à cette victoire, ce n’était que parce que, jusque-là, les circonstances ne lui avaient point été hostiles et que sa puissance sur elles n’était qu’un leurre…
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Tatani, la servante de Mme Moret, était une jeune fille, svelte et brune, avec de grands yeux un peu éloignés l’un de l’autre, mais d’une forme parfaite. Elle avait une petite bouche au sourire gracieux et doux. Elle portait le costume des mauresques citadines, un mouchoir noué en arrière sur les cheveux séparés par une raie, une gandoura serrée à la taille par un foulard, une chemise blanche à larges manches bouffantes. Elle ne se voilait pas, quoiqu’elle eût déjà seize ans. Ce costume, qui ressemblait tant à celui des paysannes de son pays, fut peut-être le point de départ, chez Dmitri, du sentiment qui se développa dans la suite d’une façon imprévue.
Plus Dmitri se familiarisait avec les bergers et les laboureurs arabes, plus il leur trouvait de ressemblance avec les obscurs et pauvres moujiks de son pays. Ils avaient la même ignorance profonde, éclairée seulement par une foi naïve et inébranlable en un bon Dieu et en un au-delà où devait régner la justice absente de ce monde… Ils étaient aussi pauvres, aussi misérables, et ils avaient la même soumission passive à l’autorité presque toute-puissante de l’administration qui, ici comme là-bas, était la maîtresse de leur sort. Devant l’injustice, ils courbaient la tête avec la même résignation fataliste… Dans leurs chants, plaintes assourdies et monotones ou longs cris parfois désolés, Dmitri reconnut l’insondable tristesse des mélopées qui avaient bercé son enfance. Et, enfant du peuple, il aima les bédouins, pardonnant leurs défauts, car il en connaissait les causes… Tatani, la servante orpheline, lui apparut comme une incarnation charmante de cette race et il éprouva d’abord un simple plaisir esthétique à la voir aller et venir dans la cour ou la maison, si gracieuse, si alerte.
Mais Tatani souriait à Dmitri toutes les fois qu’elle le voyait. Ce beau garçon d’un type inconnu, aux cheveux châtains un peu longs et ondulés, aux larges yeux gris, très doux et très pensifs, avait attiré la petite servante. Elle venait de perdre sa vieille tante, qui l’avait étroitement surveillée et gardée sage. Aussi, Tatani n’était-elle pas effrontée comme le sont généralement les servantes mauresques. Sans aucune complication de sentiments, toute proche de la nature, elle aimait Dmitri. Instruite très tôt des choses de l’amour, elle éprouvait en sa présence un trouble délicieux et, quand il n’était pas là, elle pensait, sans chercher à combattre ce désir, combien il serait bon d’être à lui. Mais elle n’osait pas lui faire d’avances, se contentant de chercher à le voir le plus souvent possible.