Et Dmitri, resté seul, s’étonna que le bonheur vînt à lui comme cela, tout seul, dans la vie qui, à ses débuts déjà lointains, lui avait semblé si hostile, si dure à vivre. Le calme, la contemplation et l’ivresse charmante de l’amour, tout cela lui était donné généreusement, et il songeait avec reconnaissance à ces cinq années de labeur moral, là-bas, dans la triste Saïda… Saïda ! la Bienheureuse… Certes, elle était bénie, cette petite ville perdue où, parmi les « heimathlos » assombris par l’inclémence des choses, il avait appris à être heureux !

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Désormais, la vie de Dmitri Orschanoff ne fut plus qu’un rêve très doux, auprès de la petite servante bédouine. Presque toutes les nuits, elle le rejoignait dans l’ombre de son gourbi et, comme une épouse, elle rangeait les hardes et l’humble ménage de l’ouvrier. Puis, dans la sécurité de leur amour, dans le silence complet de la nuit, ils se redisaient les mots puérils, les mots éternellement berceurs de l’amour.

Quel était leur avenir ? Ils n’y songeaient que pour se le représenter comme la continuation indéfinie de leur bonheur qui leur semblait devoir durer autant qu’eux-mêmes.

Cependant entre leurs deux âmes si dissemblables subsistait un abîme de mystère. Dmitri la voyait toute simple, à peine plus compliquée que les oiseaux de la plaine… Mais ce petit oiseau, tantôt rieur et sautillant, tantôt triste tout à coup, ne ressemblait pas aux oiseaux du lointain pays septentrional où était né Dmitri : il y avait en elle toutes les hérédités séculaires de la race sémitique, immobilisée encore dans le décor propice de l’Afrique, dans l’ombre mélancolique de l’Islam. Pour Tatani, Dmitri était une énigme : elle l’aimait aussi intensément qu’elle pouvait aimer, quoique regrettant qu’il fût un kefer, un infidèle. Cependant, d’instinct, elle le devinait très savant. Il répondait à toutes ses questions. Un jour elle lui dit avec admiration : — Toi, tu es très savant. Tu sais tout… Puis, après un court silence, elle ajouta tristement : — Oui, tu sais tout, sauf une chose que même moi, si ignorante, je n’ignore pas…

— Laquelle ?

— Qu’il n’y a qu’un seul Dieu et que Mahomet est l’envoyé de Dieu.

Après avoir proféré le nom vénéré du Nabi, elle ajouta pieusement : « Le salut et la paix soient sur lui ! » Dmitri lui prit les mains. — Tatani chérie, dit-il, c’est vrai, je ne suis pas musulman… Mais je ne suis pas non plus chrétien, car, si j’avais le bonheur de croire en Dieu, j’y croirais certainement à la façon des musulmans…

Tatani demeura étonnée. Elle ne comprenait pas pourquoi, puisqu’il n’était pas roumi, Dmitri ne se faisait pas musulman… Car Tatani ne pouvait pas concevoir qu’une créature pût ne pas croire en Dieu…

Tout l’été et deux mois d’automne leur bonheur dura, sans que rien vînt le troubler.