De jour en jour, la misère augmentait et, un jour, dégoûté, Mahdjoub vendit ses dernières bêtes et le jardin.
Puis, il répudia sa femme restée sans enfants, et il partit à la ville, où il s’engagea comme garçon d’écurie chez un marchand de vin en gros.
… Un jour, assis devant la porte de son écurie, Mahdjoub travaillait, avec son couteau, le manche de sa canne. L’hiver touchait à sa fin, et une année s’était écoulée depuis la dispersion des Aïchouba. Mahdjoub avait beaucoup changé. Il savait maintenant un peu parler le français. Il s’habillait proprement en citadin, risquant même le costume européen avec une simple chéchia, et il buvait de l’absinthe dans les cafés d’Orléansville.
… Un vieux mendiant passait, les cheveux longs et gris, sous un vieux voile en lambeaux, le corps couvert de loques, un long bâton à la main.
— Au nom de Dieu et de son Prophète, faites-moi l’aumône ! clamait le vieux cheminot.
Mahdjoub tressaillit, se leva, laissant son travail.
— Si Mohammed ! Si Mohammed ! Je suis ton frère, Mahdjoub. Où vas-tu ?
Mais le vieillard passait. Aucune lueur d’intelligence ne brilla dans ses yeux ternes. Alors, Mahbjoub lui mit tout ce qu’il avait de monnaie dans la main, le baisa au front et rentra dans l’écurie. Là, appuyé contre un pilier, il se mit à pleurer.
Et le vieillard passa, s’en allant plus loin dans la nuit de son intelligence éteinte, demander au nom de Dieu le pain bis que la terre rouge et caillouteuse de son pays lui avait refusé.