Polosov se remit en marche. Sanine se plaça à côté de lui.

Les lèvres de Polosov se collèrent de nouveau, il ronflait et se balançait silencieusement.

«Mais comment cette bûche a-t-elle pu attraper une femme si belle et si riche? pensa Sanine. Personnellement il n'avait pas de fortune, il n'est pas de haute noblesse, il n'est pas même intelligent. Au pensionnat il passait pour un garçon obtus, dormeur et glouton; on l'avait surnommé le «baveux…» Mais, continua Sanine à part lui, puisque sa femme est riche, pourquoi ne m'achèterait-elle pas ma propriété? Polosov a beau dire qu'il ne se mêle pas des affaires de sa femme, je n'en crois rien! Puis je demanderai un prix avantageux pour lui? Pourquoi ne pas faire une tentative? C'est peut-être ma bonne étoile qui me l'a envoyé?… Oui, c'est décidé… je lui en parlerai.»

Polosov conduisit Sanine dans un des plus grands hôtels de Francfort où il occupait, cela va sans dire, la plus belle chambre.

En entrant, Sanine trouva sur les chaises, sur les tables, des cartons, des boîtes, des paquets empilés…

—Voilà mes emplettes pour Marie Nicolaevna!… dit Polosov en se laissant choir dans un fauteuil. Ouf! qu'il fait chaud, gémit-il en desserrant sa cravate.

Il sonna pour le maître d'hôtel et choisit soigneusement le menu d'un copieux déjeuner.

—Puis, ajouta-il, à une heure la voiture… vous entendez… à une heure précise…

Le maître d'hôtel se courba en deux dans un salut obséquieux et disparut.

Polosov déboutonna son gilet. Rien qu'à le voir relever ses sourcils, souffler avec peine et retrousser son nez, il était facile de deviner que parler lui était un effort pénible, et qu'il se demandait, non sans inquiétude, si Sanine l'obligerait à donner de l'exercice à sa langue ou si son ami ferait les frais de la conversation. Sanine comprit l'état d'esprit de son ancien camarade et ne l'importuna plus de questions, se bornant à lui demander ce qu'il lui était indispensable de savoir.