Sanine se posait toutes ces questions et l'heure où il devait se rendre auprès de Maria Nicolaevna approchait. Il passa son habit, et après avoir fait un tour ou deux dans le parc, il se présenta chez M. Polosov.
Il trouva dans le salon le secrétaire de l'ambassade russe, un long, long Allemand, très blond, avec un profil chevalin et la raie derrière la tête,—mode alors toute nouvelle; et oh! miracle! qui encore?—le baron von Daenhoff, l'officier avec lequel Sanine s'était battu trois jours auparavant! Sanine ne s'attendait pas à le rencontrer chez madame Polosov, et involontairement il se troubla tout en saluant l'officier.
—Vous connaissez ce monsieur? demanda Maria Nicolaevna, à qui l'embarras de Sanine n'avait pas échappé.
—Oui… J'ai déjà eu l'honneur…, répondit Daenhoff. Et se penchant vers madame Polosov, il ajouta à demi-voix:
—C'est lui… votre compatriote… ce Russe…
—Vraiment? s'exclama la jeune femme à demi-voix, puis elle menaça l'officier du doigt et commença aussitôt à lui faire ses adieux ainsi qu'au long secrétaire d'ambassade. Ce diplomate était évidemment fou de Maria Nicolaevna, à tel point qu'il ouvrait la bouche d'admiration, chaque fois qu'il la regardait.
Daenhoff se retira aussitôt avec une docilité aimable, comme un ami de la maison qui comprend à demi-mot ce qu'on attend de lui; le secrétaire fit mine de vouloir s'éterniser, mais Maria Nicolaevna le congédia sans cérémonie.
—Allez retrouver votre Altesse, lui dit-elle, que faites-vous chez une plébéienne comme moi?
À cette époque vivait à Wiesbaden une principessa di Monaco, qui ressemblait à s'y méprendre à une demi-mondaine de mauvais aloi.
—Mais, madame, toutes les princesses du monde…, commença le malheureux secrétaire.