Le dîner était irréprochable comme la veille, et fut plus animé.

Maria Nicolaevna savait raconter, don rare chez une femme et surtout chez une femme russe. Elle ne choisissait pas ses expressions, et surtout n'épargnait pas ses compatriotes. Sanine éclata de rire plus d'une fois à ses mots à l'emporte-pièce qui frappaient toujours juste.

Maria Nicolaevna détestait par-dessus tout les dévots, les phraseurs et les menteurs. Et elle en trouvait partout…

On aurait dit qu'elle se glorifiait d'être née dans un milieu bas; elle racontait des anecdotes assez étranges sur ses parents quand elle était enfant.

Sanine comprit que Maria Nicolaevna avait souffert dans sa vie plus que la plupart des jeunes femmes de son âge.

Quant à Polosov il mangeait avec réflexion, buvait attentivement et de loin en loin seulement levait sur sa femme et Sanine ses petits yeux blanchâtres qui paraissaient aveugles, mais, qui en réalité voyaient très bien.

—Tu es bien sage, dit Maria Nicolaevna tout à coup à son mari… tu t'es si bien acquitté de toutes mes commissions à Francfort… Je t'embrasserais sur ton cher front, mais tu n'aimes pas cela…

—Non, je n'y tiens pas… répondit Polosov en coupant l'ananas avec un couteau d'argent.

Maria Nicolaevna le regarda et frappa sur la table avec ses doigts.

—Eh bien! notre pari, le tiens-tu?