—Venez ici, dit-elle à Sanine, indiquant de la main la place vacante à côté d'elle sur le divan. Venez, nous causerons.
Sanine obéit.
Maria Nicolaevna le regarda.
—Vous êtes vraiment, obéissant! Votre femme aura une vie facile avec vous. Cet imbécile, continua-t-elle en désignant du bout de son éventail l'acteur qui hurlait toujours (il jouait le rôle du gouverneur dans une famille) me rappelle ma jeunesse. Moi aussi, j'ai été amoureuse de mon gouverneur… c'était ma première… non, ma seconde passion… La première fois j'étais amoureuse du frère convers du couvent de Don. J'avais douze ans. Je ne le voyais que le dimanche. Il portait une soutanelle de velours, se parfumait d'eau de lavande, et se frayait un passage dans l'assemblée en tenant l'encensoir et il disait aux dames en français: «Pardon, excusez!» Il ne levait jamais les yeux et il avait les cils longs comme cela.
Maria Nicolaevna montra son petit doigt à Sanine, et avec l'ongle du pouce indiqua la moitié de sa longueur.
—Quant à mon gouverneur, continua madame Polosov, il s'appelait monsieur Gaston!… Je dois vous dire qu'il était très savant et très sévère, il était Suisse… il avait une tête très énergique… des favoris noirs comme la poix… un profil grec… et des lèvres qui semblaient coulées en bronze!… Je le craignais! C'est le seul homme que j'aie craint depuis que je suis au monde! Il était le gouverneur de mon frère, qui est mort depuis… Il s'est noyé… Une bohémienne m'a prédit aussi une mort violente… mais ces prédictions sont des enfantillages… Je n'y crois pas… Pouvez-vous vous figurer mon mari armé d'un stylet?…
—La mort violente peut survenir autrement? remarqua Sanine.
—Bêtises que tout cela! Niaiseries!… Vous êtes superstitieux?… Je ne le suis pas du tout… Ce qui doit arriver, arrivera… Monsieur Gaston demeurait chez nous et occupait la chambre au-dessus de la mienne. Souvent, la nuit je me réveillais et je l'entendais marcher au-dessus de ma tête… il se couchait tard et mon cœur se pâmait alors de vénération ou d'un autre sentiment… Mon père savait à peine lire et écrire… mais il nous a donné une bonne instruction… Vous ne vous doutez pas que je sais un peu de latin?
—Vous savez le latin?
—Oui, moi… C'est monsieur Gaston qui me l'a enseigné,… j'ai lu avec lui l'Éneïde… c'est bien ennuyeux quoiqu'il y ait de beaux passages… Vous rappelez-vous quand Didon et Enée sont dans la forêt…