Le même jour, deux heures plus tard, Sanine, dans la chambre de Maria
Nicolaevna, se tenait devant elle, éperdu, comme un homme qui sombre.

—Alors, où vas-tu? lui demanda-t-elle, à Paris ou à Francfort?

—Je vais où tu seras,—et je resterai près de toi jusqu'à ce que tu me chasses, répondit-il avec désespoir en baisant les mains de sa dominatrice.

Maria Nicolaevna retira ses mains, les posa sur la tête du jeune homme et empoigna les cheveux de ses dix doigts. Elle caressait et tournait lentement ces pauvres boucles puis se redressa toute droite, avec un sifflement de serpent triomphant sur les lèvres—tandis que ses yeux larges et clairs jusqu'à devenir blancs n'exprimaient que le rassasiement et la férocité impitoyable de la victoire.

Le vautour quand il dépèce sa proie a ces yeux-là.

XLIII

Voilà les souvenirs qui assaillirent Sanine quand en rangeant ses papiers dans le silence du cabinet, il retrouva la petite croix de grenat.

Tous ces événements se retracèrent nettement et avec suite dans sa mémoire.

Mais quand il arriva au moment où il se revit adressant à madame Polosov des supplications humiliantes, se laissant fouler aux pieds, quand il revécut ses jours d'esclavage, il se détourna des images évoquées, et ne voulut plus se souvenir.

Ce n'est pas que sa mémoire lui fît défaut… Oh, non! Il savait, il ne savait que trop bien tout ce qui s'était passé depuis ce moment, mais la honte l'étouffait—même en ce jour, après tant d'années écoulées, il a peur de ce sentiment de mépris pour lui-même qui reviendra, il le sait, noyer sous sa vague toutes les autres impressions, s'il n'ordonne pas à sa mémoire de se taire.