Mais, ô Dieu! là, au coin de la rue, un peu après la sortie de la ville—n'est-ce pas de nouveau Pantaleone? Et qui est avec lui? Emilio! Oui, ce beau garçon enthousiaste, qui lui était si fort attaché.
Y a-t-il longtemps que ce jeune cœur adorait en lui un héros, un idéal?—Et maintenant son pâle et beau visage, si beau que Maria Nicolaevna l'a remarqué et se met à la portière pour le regarder,—ce visage est plein de rage et de mépris. Les yeux, qui ont tant de ressemblance avec d'autres yeux, s'attachent sur Sanine et les lèvres se serrent… puis s'ouvrent brusquement pour lancer l'injure…
Et Pantaleone étend la main et désigne Sanine—à qui? À Tartaglia qui est là, lui aussi, et Tartaglia aboie contre Sanine, et l'aboiement de cet honnête chien résonne à ses oreilles comme une injure intolérable… Quelle honte!
Enfin—la vie de Sanine à Paris et toutes les humiliations, toutes les viles tortures de l'esclave, à qui l'on ne permet ni d'être jaloux ni de se plaindre, et qu'on abandonne un jour comme un vêtement usé.
Ensuite vient le retour dans la patrie—la vie brisée, vidée; le petit train des petites choses, l'amer repentir inutile, et l'oubli non moins amer et non moins inutile.
C'est le châtiment secret mais continuel, de chaque instant, comme une douleur sourde mais inguérissable, l'acquittement sou par sou d'une dette dont on ne peut même pas mesurer l'étendue.
Le calice est rempli… Assez!
Comment se fait-il que la petite croix que Gemma a donnée à Sanine soit encore là? Pourquoi ne l'a-t-il pas rendue? Pourquoi jusqu'à ce jour ne l'a-t-il pas retrouvée?
Sanine resta longtemps, bien longtemps absorbé dans ces réflexions,—et déjà assagi par l'expérience de l'âge, il ne comprend pas comment il a pu abandonner Gemma qu'il a aimée si tendrement et avec tant de passion… pour une femme qu'il n'a jamais aimée?…
Le lendemain, Sanine étonna fortement ses amis et ses relations en leur annonçant qu'il parlait pour l'étranger.