Sur l'envers de la carte était écrit: «Ma fille Marianna.»

La lettre était simple et pleine de bonté. Gemma remerciait Sanine de ne pas avoir douté d'elle, d'avoir eu confiance en elle. Elle ne lui cacha pas qu'elle avait cruellement souffert après la fuite de son fiancé, mais elle ajouta qu'elle avait regardé et regarderait toujours sa rencontre avec Sanine comme un bonheur, car cette rencontre l'avait empêchée d'épouser Kluber, et de cette façon bien qu'indirectement avait été la cause de son mariage avec M. Slocum, avec qui depuis vingt-huit ans elle vit heureuse et dans l'abondance.

Leur maison est connue de tout New-York.

Gemma annonça ensuite qu'elle avait cinq enfants: quatre fils et une fille de dix-huit ans, qui est déjà fiancée. Elle lui envoie la photographie de sa fille, parce qu'au dire de tous elle ressemble à sa mère.

Gemma avait réservé les nouvelles tristes pour la fin de sa lettre.

Frau Lénore était morte à New-York où elle avait accompagné sa fille et son gendre. Elle a vécu assez longtemps pour pouvoir jouir du bonheur de ses enfants et élever ses petits-enfants.

Pantaleone voulait les accompagner en Amérique, mais il était mort la veille du jour fixé pour le départ de Francfort.

«Et Emilio, notre cher, incomparable Emilio, il est mort de la belle mort, pour la liberté de sa patrie, en Sicile, où il est allé dans les rangs des Mille avec le grand Garibaldi à sa tête. Nous avons pleuré chaudement la mort de notre cher frère, mais en le pleurant nous en étions fiers,—et nous en serons fiers toujours. Sa mémoire nous est sacrée! Sa grande âme désintéressée méritait la couronne du martyre!»

En terminant sa lettre, Gemma exprimait le regret de savoir que la vie de Sanine avait été si peu satisfaisante, elle lui souhaitait avant tout la paix de l'âme, et ajoutait qu'elle eût été heureuse de le revoir, bien qu'une telle rencontre fût peu probable.

Il est impossible d'exprimer ce que Sanine ressentit en lisant cette lettre. Il n'y a pas de mots pour rendre des sentiments semblables. Ces sentiments sont plus profonds, plus forts, plus vagues que la parole. La musique seule pourrait les exprimer.