Les habitants de Francfort vont à Soden pour se distraire. Le parc est fort beau et présente aux promeneurs plusieurs «Wirthschafte», où l'on peut boire de la bière et du café, à l'ombre des hauts tilleuls et des érables.

La route de Francfort à Soden longe la rive droite du Mein; elle est dans toute sa longueur bordée d'arbres fruitiers.

Pendant que le landau roulait lentement sur la route unie, Sanine observait à la dérobée la façon dont Gemma se comportait avec son fiancé; il les voyait ensemble pour la première fois. L'attitude de la jeune fille était calme et naturelle, quoiqu'un peu plus réservée et plus sérieuse que d'habitude.

Kluber avait l'air d'un supérieur plein de condescendance, qui s'accorde ainsi qu'à ses subordonnés un plaisir modéré et convenable.

Sanine ne remarqua pas chez le fiancé de Gemma de l'empressement. Il était évident que Herr Kluber considérait son mariage comme une affaire arrêtée, dont il n'avait plus aucune raison de s'inquiéter!

Mais il ne perdait pas un instant le sentiment de sa condescendance! Pendant une longue promenade que les jeunes gens firent avant le dîner, à travers bois, dans la montagne et dans les vallées qui entourent Soden, Herr Kluber, tout en admirant les beautés de la nature, la traitait aussi avec une condescendance à travers laquelle perçait le sentiment de sa supériorité. Il fit la remarque que tel ruisseau avait tort de couler en ligne droite au lieu de décrire des méandres pittoresques; il critiqua aussi le chant d'un pinson qui ne variait pas assez ses thèmes.

Gemma ne paraissait pas s'ennuyer, même elle avait l'air de s'amuser plutôt, et cependant Sanine ne reconnaissait pas la Gemma de la veille; nulle ombre pourtant n'attristait son visage, jamais sa beauté n'avait eu plus de rayonnement, mais son âme semblait repliée sur elle-même.

L'ombrelle ouverte, gantée, elle marchait légèrement, sans hâte, comme se promènent les jeunes filles bien élevées, et elle parlait peu.

Emilio n'avait pas l'air non plus de se sentir tout à fait à son aise, et Sanine encore moins que lui. Le jeune Russe d'ailleurs était un peu gêné par l'obligation de parler tout le temps allemand.

Seul Tartaglia se sentait libre de toute contrainte! Il poursuivait les merles avec des aboiements frénétiques, sautait par-dessus les fossés et les troncs renversés, se plongeait dans les ruisseaux, lapait l'eau à grandes gorgées, se secouait, japait, puis partait comme une flèche, sa langue rouge tirée jusqu'à l'épaule.