À plusieurs reprises, la discussion entre les témoins devint orageuse; enfin, après une dispute qui dura une heure, ils arrêtèrent les conditions suivantes:
«Le baron Von Daenhoff et M. de Sanine se battront demain à dix heures du matin, dans le petit bois près de Hanau. La distance entre les combattants sera de vingt pas; chacun a le droit de tirer deux fois sur le signal des témoins. Les armes choisies sont des pistolets sans double détente et non rayés…
M. von Richter se retira, et Pantaleone vint ouvrir triomphalement la porte de la chambre de Sanine, et après avoir communiqué au jeune homme le résultat de l'entretien, dit pour la seconde fois:
—Bravo, Russo! Bravo giovanotto! Tu seras vainqueur!
Quelques minutes plus tard ils entraient ensemble à la confiserie
Roselli.
En route, Sanine avait demandé à Pantaleone de tenir secrète l'affaire du duel. En réponse, le vieux chanteur avait levé les doigts au ciel et, fermant à demi les yeux, avait répété deux fois de suite: Segredezza! Segredezza!
Pantaleone avait l'air tout rajeuni et marchait allègrement. Ces événements, bien que désagréables, le transportaient à cette époque de sa vie où lui-même relevait le gant… il est vrai, sur la scène!… On sait que les barytons font toujours la roue devant la rampe.
XIX
Emilio guettait depuis plus d'une heure l'arrivée de Sanine, il courut au-devant du jeune Russe et lui dit furtivement à l'oreille que sa mère ignorait tout ce qui s'était passé la veille, et qu'il ne fallait faire aucune allusion. Emilio avait reçu comme de coutume l'ordre d'aller travailler sous la direction de M. Kluber, mais il était bien décidé à n'en rien faire… Il ferait semblant d'y aller.
Après avoir dit tout cela d'une haleine en quelques secondes, le jeune garçon pencha la tête sur l'épaule de Sanine, l'embrassa avec effusion puis s'élança dans la rue.