—Mais pourquoi avez-vous pleuré?

—Ah! monsieur Sanine, je ne sais pas pourquoi!

—Personne ne vous a fait du chagrin?

—Oh non! Je me suis sentie tout à coup très accablée… J'ai pensé à
Giovanna Battista… à ma jeunesse… Comme tout cela a vite passé!…
Je deviens vieille, mon ami, et je ne peux pas en prendre mon parti…
Je me sens toujours la même qu'autrefois… mais la vieillesse est là…
elle est là…

Sanine vit poindre des larmes dans les yeux de Frau Lénore.

—Cet aveu vous surprend?… Mais vous aussi vous deviendrez vieux, mon ami, et vous apprendrez combien c'est amer.

Sanine voulut consoler madame Roselli en lui parlant de ses deux enfants dans lesquels renaissait sa jeunesse; il essaya même de tourner la chose en plaisanterie, en prétendant que c'était une manière de demander des compliments… mais elle le pria très sérieusement de ne pas badiner sur ce sujet, et pour la première fois de sa vie Sanine découvrit qu'il existe une tristesse qu'il n'est pas possible de consoler ni de dissiper, la tristesse de la vieillesse qui a conscience d'elle-même. Il faut laisser cette impression s'effacer peu à peu.

Sanine proposa à Frau Lénore une partie de «tressette» et c'était tout ce qu'il pouvait trouver de mieux. Madame Roselli accepta cette offre et parut se rasséréner.

La partie dura jusqu'au dîner, et après le repas recommença avec Pantaleone pour troisième partenaire. Jamais le toupet de l'ex-baryton n'était tombé si bas sur le front, jamais son menton ne s'était enfoncé si profondément dans sa cravate! Chacun de ses mouvements respirait une noble gravité concentrée, et il était impossible de le regarder sans se demander aussitôt: mais quel secret cet homme garde-t-il avec tant de résolution?

Segredezza! Segredezza!