—Pardon, je ne le suis pas du tout.
—Vous êtes un étranger, un touriste… Je vous suis très reconnaissante, continua madame Roselli sans écouter Sanine.
Elle avait des suffocations, gesticulait en tous sens… déroula de nouveau son mouchoir et s'essuya le nez. Rien qu'à la façon dont elle exprimait son chagrin, il était facile de reconnaître qu'elle n'était pas née sous un climat du Nord.
—Et comment M. Kluber pourrait-il faire du commerce s'il avait des duels avec ses clients? C'est déraisonnable de le lui demander!… Et c'est à moi maintenant de le congédier! Mais de quoi allons-nous vivre? Autrefois nous étions seuls à faire la pâte de guimauve et le nougat aux pistaches… à présent tous les confiseurs font de la pâte de guimauve! Songez à tout ce qu'on dira de votre duel dans la ville… Peut-on cacher un pareil esclandre!… Et avec cela un mariage rompu! Mais c'est un véritable scandale, un véritable scandale! Gemma est une belle jeune fille,—elle m'aime beaucoup, mais elle est républicaine et volontaire, elle brave l'opinion… Vous seul vous pouvez avoir de l'influence sur elle…
Sanine fut encore plus étonné.
—Moi, Frau Lénore?
—Oui, il n'y a que vous, que vous seul qui puissiez lui faire entendre raison… C'est pourquoi je suis venue vous voir… C'est la seule chose qu'il me reste à faire… Vous êtes savant, vous êtes brave… Vous avez pris sa défense… elle croira tout ce que vous direz… Elle doit vous écouter… Vous avez risqué votre vie pour elle!… Vous lui montrerez qu'elle va tous nous ruiner, à commencer par elle-même… Vous le lui ferez voir clairement… Vous avez déjà sauvé mon fils!… Vous sauverez aussi ma fille!… C'est Dieu lui-même qui vous a envoyé ici… Je suis prête à vous demander cette grâce à genoux.
Frau Lénore se souleva à demi sur sa chaise comme pour se jeter à genoux.
Sanine la retint.
—Frau Lénore! de grâce!… Que faites-vous?