Écoutez, Madame: si après la réception de cette lettre, vous avez encore à chanter le Barbier, intercalez-y l'air de Balfe.... je veux qu'on me pende si le public ne casse pas les banquettes. Je connais les Hambourgeois (Ich kenne meine Pappenheimer), il leur faut quelque chose d'épicé.

Depuis deux ou trois jours, nous avons ici un temps superbe. Je fais de grandes promenades avant dîner aux Tuileries. J'y regarde jouer une foule d'enfants, tous charmants comme des Amours et si coquettement habillés! Leurs caresses gravement enfantines, leurs petites joues roses mordillées par les premiers froids de l'hiver, l'air placide et bon des bonnes, le beau soleil rouge à travers les grands marronniers, les statues, les eaux dormantes, la majestueuse couleur gris sombre des Tuileries, tout cela me plaît infiniment, me repose et me rafraîchit après une matinée de travail. J'y rêve—non pas vaguement, à l'allemande, à ce que je fais, à ce que je vais faire.... Je ne manque jamais (c'est-à-dire les trois ou quatre fois que j'y ai été) d'aller faire ma visite au lion de Barye, qui se trouve à l'entrée des Tuileries, du côté de la rivière—mon groupe favori. Le soir, je vais chez «bonne maman»; nous y avons passé, il y a quelques jours, cinq ou six heures avec Manuel[21] à faire mille extravagances. Cela nous a fait penser à Courtavenel, à Mascarille, à Jodelet, etc., etc. Vous n'êtes pas la seule qui y pensiez, Madame.... Vous souvenez-vous du jour où nous regardions le ciel si pur à travers les feuilles dorées des trembles?... Ah! mais, je n'en finirais pas si je me mettais sur ce chapitre.

Mon Dieu, que c'est donc beau, l'automne!... pas quand il fait sale et crotté (vos «pflia pflia» sont parfaits de vérité), mais quand le ciel est bien transparent, bien pacifique. Il y a du Louis XIV vieillard dans un beau jour d'automne.... Vous allez vous moquer de ma comparaison. Eh bien, tant mieux! Riez même, riez aux éclats à montrer toutes vos dents. Vous savez ce que vous disait votre vieux monsieur de Mecklembourg sur la route de Berlin à Hambourg!

J'ai promis à madame votre mère de lui porter ma lettre... il faut lui laisser de la place. J'aurais dû y penser d'avance et resserrer davantage mes lignes. C'est pour le coup que vous aurez le droit de me nommer bavard.

Je vais écrire, l'un de ces jours, une lettre à votre mari. Le deuxième volume de Michelet est un chef-d'œuvre. Louis Blanc se couvre de ridicule par sa querelle avec Eugène Pelletan.

Je salue bien amicalement le grand chasseur. Que Dieu vous conserve tous! Je vous souhaite tout le bonheur imaginable; je vous serre fortement la main, je vous refélicite et je reste:

Votre ami dévoué,
IV. TOURGUENEFF.

P.-S.—N'ayant pas trouvé madame votre mère à la maison, je ferme cette lettre de peur de retard. J'écris cela dans la boutique d'un épicier, et je vais cacheter ma lettre avec sa cire et le sceau de ses armes.

V

19 décembre 1847.