Depuis trois jours, je suis seul à Courtavenel; eh bien! je vous jure que je ne m'y ennuie pas. Le matin, je travaille beaucoup, je vous prie de le croire, et je vous en fournirai la preuve.

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A propos, entre nous soit dit, votre nouveau jardinier est un peu paresseux; il avait presque laissé périr les lauriers-roses faute de les arroser, et les plates-bandes étaient dans un mauvais état; je ne lui ai rien dit, mais je me suis mis à arroser les fleurs moi-même et à arracher les mauvaises herbes. Cet appel muet, mais éloquent, a été compris, et depuis quelques jours tout est rentré dans l'ordre. Il parle avec trop de volubilité et il sourit trop; mais sa femme est une bonne petite femme qui ne fait pas la paresseuse. Ne trouvez-vous pas cette dernière phrase d'une outrecuidance inouïe dans la bouche d'un grandissime paresseux comme moi?

Vous n'avez pas oublié le petit coq blanc? Eh bien, c'est, un démon que ce coq. Il se bat avec tout le monde, avec moi surtout; je lui présente un gant, il s'élance, s'y accroche et se laisse porter comme un bouledogue. Mais j'ai remarqué que chaque fois, après le combat, il s'approche de la porte de la salle à manger et crie comme un forcené jusqu'à ce qu'on lui ait donné à manger. Ce que je prenais pour du courage en lui, ne serait-ce que l'impertinence d'un farceur qui sait bien qu'on plaisante et qui se fait payer sa peine? Oh! illusions! voilà comme on vous perd... Monsieur de Lamartine, venez me chanter ça.

Ces détails de basse-cour et de campagne doivent vous faire sourire, vous qui vous trouvez à la veille de chanter le Prophète à Londres... Cela doit vous sembler bien idyllique, bien jatte de lait... Et cependant je m'imagine que vous aurez assez de plaisir à lire ces détails.—Voyez quel aplomb!

Ainsi décidément vous allez chanter le Prophète, et c'est vous qui faites tout, qui dirigez tout... N'allez pas vous fatiguer outre mesure. Au nom du ciel, que je sache d'avance le jour de la première représentation... Ce soir-là, on ne se couchera pas avant minuit à Courtavenel. Je vous l'avoue, je m'attends à un très, très, très grand succès.—Que Dieu vous protège, vous bénisse et vous conserve une excellente santé.—Voilà tout ce que je lui demande; le reste est votre affaire.

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Comme, après tout, j'ai beaucoup de temps disponible à Courtavenel, j'en profite pour faire des bêtises, parfaitement ineptes. Je vous assure, de temps en temps, cela m'est nécessaire; sans cette soupape de sûreté, je risquerais un beau jour de devenir très bête pour tout de bon.

Par exemple, j'ai composé hier soir de la musique sur les paroles suivantes:

Un jour une chaste bergère
Vit dans un fertile verger,
Assis sur la verte fougère,
Un jeune et pudique étranger.
Timide, ainsi qu'une gazelle,
Elle allait fuir quand, tout à coup,
Aux yeux effrayés de la belle
S'offre un épouvantable loup.
A l'aspect de sa dent qui grince,
La bergère se trouva mal.
Alors, pour la sauver, le prince
Se fit manger par l'animal.