IV. TOURGUENEFF.
LIII
Moscou, 19/31 mars 1867.
Chère et bonne madame Viardot, votre charmante lettre, avec son parfum printanier, avec ses petits brins d'herbe et de fleurs, est venue bien à propos. J'étais dans un mauvais moment et j'avais besoin d'une bonne bouffée comme celle-ci.
Mon pied me fait mal depuis vingt-quatre heures, on dirait que c'est une rechute, et pourtant je suis aussi prudent que possible.
J'ai reçu, non pas une lettre, mais un hurlement de mon oncle qui me traite d'assassin pour n'être pas venu à Spasskoïé, comme si cette grippe, qui m'a saisi au passage, n'eût été qu'une invention de ma part! Que ne donnerais-je pour avoir cet infernal voyage de Spasskoïé derrière moi! Et voici les chemins qui deviennent impraticables, la fonte des neiges s'établit, on ne pourra plus aller bientôt ici sur patins, ni sur roues. Que faire, bon Dieu! Je ne puis pas cependant me risquer dans ces casse-cou, avec cette goutte qui me reprend, avec la toux qui ne me lâche pas encore! D'un autre côté, me voici embarqué dans la publication de mon roman; cela va me retenir à Moscou pendant une semaine encore. Quand je pense que si je n'avais pas cette excursion à Spasskoïé devant moi, rien ne s'opposerait à ce que je fusse à Bade dans quinze jours! C'est là seulement que je serai guéri.
19 mars/1er avril.
J'ai passé une partie de la nuit à écrire deux longues lettres à mon oncle et à mon nouvel intendant, qui doit se trouver dans une situation horriblement embarrassante. Il y a un proverbe russe qui compare les exhortations inutiles à des pois chiches qui rebondissent, lancés contre une muraille. Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que mes pois chiches vont me sauter au nez.
Je me suis traîné hier matin à un concert de musique de chambre avec Laub, Cossmann (qui par parenthèse me dit de le mettre à vos pieds), et M. Rubinstein[111]. On a joué un délicieux quatuor de Mozart, en si bémol majeur de Beethoven et l'ottetto de Mendelssohn. Laub est un peu trop uniformément doux pour Beethoven, M. Rubinstein joue mieux que son frère, plus simplement et plus correctement. L'ottetto de M... m'a semblé faible et vide après les deux autres. C'est de la littérature musicale fort bien faite,—un article de la Revue des Deux Mondes,—tandis que les deux colosses sont des poètes von gottes gnaden et font des choses qui ne doivent pas mourir. Le public a été très chaud. Serge Wolkoff s'est approché de moi et m'a demandé de vos nouvelles; il est presque aussi blanc que moi. C'est pourtant bizarre comme la vie s'en va vite, vite, vite.
J'ai dû faire une lecture de ma petite nouvelle hier soir chez Katkoff. Il y avait beaucoup de monde, peu sympathique. J'ai débuté et fini par une quinte de toux longue d'une aune. Je crois que cette bagatelle a plu. Katkoff me l'a retenue pour sa revue, c'est le principal[112]. Il m'a réitéré la promesse de me faire délivrer les dernières épreuves vendredi[113]. Je pourrai quitter Moscou dès dimanche. Que ferai-je la semaine prochaine? Je vois bien qu'il faudra avaler la couleuvre. Enfin, vous le saurez d'avance.