J'ai dîné hier, jeudi, avec trois jeunes littérateurs, et la conversation a été vive et animée. Nous n'avons bu qu'une bouteille de vin! J'ai dû passer ensuite la soirée chez une femme bien ennuyeuse, que vous connaissez je crois, Mme M..., cette personne qui a de si grosses joues, et elle a été digne de sa réputation. Aujourd'hui, dîner chez un comte A..., pas mal ennuyeux aussi, mais plein de bonnes intentions envers la littérature; il est en train de fonder une vaste entreprise lexico-encyclopédique; il est très riche, et il faut encourager cela (pas la richesse, mais les entreprises). De là, je suis allé dans un autre salon, politico-littéraire aussi, mais d'une couleur un peu plus tranchée, de façon que je me rends compte des différentes nuances de ce qu'on peut appeler l'opinion publique dans la Cara patria. Il y a pas mal de choses que je vous dirai de vive voix.

Samedi soir.

Eh bien, ma chère et bonne madame Viardot, la lecture a eu lieu, mais ça a été autre chose que je n'avais cru. Un peu café chantant, en effet, de la musique exécrable, mais un public énorme, bouillant de jeunesse: apothéose de Garibaldi en tableau vivant, lecture par une dame de Souvenirs d'un séjour parmi les Garibaldiens, déclamation par une grosse dinde, à la voix fêlée, des Deux Grenadiers de Schumann, qui, comme vous vous le rappelez peut-être, se terminent par la Marseillaise; alors explosion de bravos frénétiques, cris de: «Vive la France!» tempête, en un mot, qui a duré dix minutes. Un acteur français a, il est vrai, dit les Deux Gendarmes, mais une actrice française a déclamé les Pigeons de la République, et ce mot a fait courir le frisson habituel.

Quant à moi, je dois avouer que jamais je n'ai été l'objet de pareilles—pardon du mot!—ovations. Je vous le dis parce que je sais que cela vous fera plaisir, et j'ai pensé à vous pendant tout le temps que je me tenais là, confus, rouge, un sourire impassible sur la face, en présence de cette foule qui hurlait... Ça me faisait l'effet d'une grosse pluie d'orage, rapide et violente, qu'on recevrait sur ses épaules nues. J'ai lu le fragment des Mémoires d'un chasseur intitulé Bourmistr; je crois avoir assez bien lu, mes nerfs s'étaient détendus pendant tout ce tapage, et j'étais calme, puis le public était si bienveillant!

Vous voilà revenue de Liverpool; peut-être aurais-je quelque nouvelle de vous demain.

En attendant, mille amitiés. Je vous baise les mains.

IV. TOURGUENEFF.

Saint-Pétersbourg, samedi 11 mars 1871.

Je continue ma lettre, chère madame Viardot.

Après dîner je suis allé au concert de la Société russe. Symphonie nº 3 de Beethoven, assez brutalement jouée, et puis... vous allez vous étonner... et en même temps vous rendrez justice à ma bonne foi: on a donné l'ouverture des Maîtres chanteurs et l'entr'acte, qui m'ont fait le plus grand plaisir! L'entr'acte surtout est grandiose, c'est de la puissante musique, il faut l'avouer. Le public a beaucoup applaudi et l'entr'acte a été redemandé.