En effet, lorsque les premières lueurs de l’aube percèrent péniblement les nuages bas qui couraient sur la plaine le moment ne paraissait certainement pas propice pour déclencher une attaque. Un vent glacé hurlait dans les arbres déchiquetés, et l’on sentait que la neige n’était pas loin. Le silence momentané des canons laissait entendre la voix plaintive de la bise, et sous les pieds des soldats frissonnants, le sol trempé par des pluies récentes devenait de plus en plus boueux et malsain. Les nuages devenaient plus lourds et plus menaçants à mesure que le jour se levait, et l’on eut dit que le ciel s’opposait au carnage qui se préparait. Seuls les éclatements d’obus lancés par l’ennemi jetaient une lueur passagère et fugitive dans l’obscurité jaunâtre qui recouvrait la terre. Les hommes devenaient nerveux et impatients; puisqu’il fallait foncer dans cet enfer, autant y aller tout de suite et en finir. Le Boche s’apercevrait que ce jour-là, les Canadiens n’étaient pas de bonne humeur.

LA BATAILLE

A cinq heures trente du matin, l’artillerie anglaise fit feu de ses mille canons contre les tranchées ennemies, et de ce moment la terre ne cessa plus de trembler sous les décharges incessantes des monstres d’acier vomissant la mort et la destruction matérielle contre les positions ennemies, qui disparaissaient sous une avalanche de fer et de feu. Le 24e et le 25e s’élancèrent promptement à l’assaut et atteignirent le premier stage de leur programme en moins de quatre minutes. Douze minutes après, ils avaient rejoint leur deuxième objectif, pris quarante prisonniers et échappé au contre-barrage allemand, qui arriva trop tard. Grâce à la maîtrise de l’air que détenaient facilement nos avions, l’artillerie allemande était comme privée de ses yeux, et ses salves lancées au hasard n’atteignirent pas les lignes khaki en marche vers la victoire; seules les mitrailleuses nous causaient quelque gêne.

A six heures et trois minutes, à l’instant précis marqué au programme, le 24e et le 26e surgirent à leur troisième objectif, appelé par les Allemands le Zwischen Stellung; ils en passèrent la forte garnison au fil de la baïonnette et s’y établirent solidement, pendant que le 22e et le 25e se rassemblaient pour l’étape finale, vers laquelle ils se lancèrent à 6 heures 45. La résistance de l’ennemi devenait plus grande, et comme ses réserves arrivaient d’instant en instant, le volume de son feu de mousqueterie et de mitrailleuses prenait des proportions de plus en plus incommodantes, pour ne pas dire dangereuses; de plus, le terrain allait en s’élevant, sans parler des explosions qui l’avaient rendu bouleversé et glissant; l’avance en fut inévitablement ralentie. En même temps, un nid de mitrailleuses ennemies solidement établies et servies par un nombreux personnel, nous faisait beaucoup de mal et fut sur le point d’arrêter complètement notre marche en avant; la situation devenait précaire, lorsque le 22e, prenant la position ennemie par le flanc sous un déluge de balles, se lança à l’assaut à l’arme blanche et après un combat sanglant et longtemps incertain réussit à se rendre maître de la place, capturant plusieurs mitrailleuses et 125 prisonniers. L’avance des nôtres put ainsi continuer, jusqu’au prochain obstacle sérieux, ce qui ne devait pas tarder. En effet, juste comme on allait atteindre le dernier objectif, on se heurta à une position fortifiée connue depuis sous le nom du Talus (Dump); c’était un enchevêtrement de tranchées brisées et de cratères d’obus reliés ensemble et puissamment fortifiés, où les Allemands avaient entassé pour ainsi dire des masses de mitrailleuses et plus de 300 hommes de leurs meilleures troupes. Ce nid de guêpes avait échappé comme par miracle au barrage préliminaire, et sa garnison était fraîche et combative à l’excès. On essaya une ou deux attaques de front, qui ne servirent qu’à laisser le sol couvert de nos morts et de nos blessés, et il fallut abandonner ce système, en dépit de la rage des Canadiens français, qui furent en ce moment difficiles à contenir. On les libéra bientôt, de concert avec le 25e, en une attaque concertée sur les deux flancs de la position et dont le succès ne se fit pas longtemps attendre. Se jetant sur chaque côté sans s’occuper des balles qui pleuvaient, et fonçant sur l’obstacle avec une furie indescriptible, les deux bataillons envahirent les défenses ennemies comme une nuée de sauterelles dans un champ de blé, et mirent en peu de temps la garnison hors de combat. Trois mitrailleuses et 271 prisonniers récompensèrent cet effort, et l’avance put être reprise vers le dernier objectif, où l’on s’établit solidement à 7 heures quatorze minutes, soit une minute en avance du temps prévu au programme. Le 22e s’était approprié en passant un butin additionnel de trois mitrailleuses, deux mortiers et plusieurs groupes assez considérables de prisonniers. Décidément, l’Allemand n’était pas chanceux avec les Canadiens parlant français, bien qu’il n’eût pas à se féliciter non plus de ses relations avec ceux de l’autre langue.

On se mit à l’oeuvre avec énergie pour consolider les nouvelles positions si brillamment conquises, dans lesquelles on trouva de grandes quantités d’armement, de munitions, de provisions et plusieurs documents secrets, ce qui n’était pas de nature à diminuer la satisfaction et l’enthousiasme des hommes, en dépit du chagrin que leur causait la perte de plusieurs de leurs camarades tombés dans la bataille mais dont un petit nombre seulement ne devaient pas se relever.

LE MAJOR GEO.-P. VANIER M.C.
Chevalier de la Légion d’Honneur.

Une tempête de neige qui s’éleva dans la journée couvrit la terre de son blanc manteau, et le froid devint intense, ce qui n’ajoutait rien au confort des hommes déjà fatigués et obligés de se livrer à des travaux de terrassement et de fortification. Ils ne furent pas moins braves, cependant, devant cette épreuve que devant l’ennemi, et la pensée du grand succès qu’ils venaient d’obtenir aux dépens de celui-ci, ajoutée à la sécurité relative dans laquelle les laissait l’absence de toute contre-attaque et la faiblesse du bombardement de l’ennemi déconcerté, leur aida à tout supporter avec leur bonne humeur naturelle, et les vainqueurs ne pensèrent plus qu’à se mettre tout à fait chez eux dans les nouveaux quartiers qu’ils avaient si bien gagnés. Le 22e en particulier devait y rester jusqu’au 16 avril, date à laquelle il fut relevé et envoyé se remettre de ses fatigues au village de Rietz.

Il nous faut les quitter ici, se reposant et se préparant à leurs futurs combats glorieux et triomphants des Arleux, de la cote 70 et de Passchendaele, dont les exigences militaires ne nous permettent pas de parler maintenant. Nous ne saurions cependant prendre congé de la 5e brigade sans rendre un hommage final à la bravoure et aux autres qualités militaires du 22e Canadien français, qui pendant ces vingt mois de guerre a agi de façon à justifier toutes les espérances que le Canada français reposait en lui. Ses braves ont contribué largement au renom glorieux de la 2e division, qui a ajouté un joyau de plus à la couronne des sacrifices du Canada dans la grande épreuve, couronne non moins brillante que celle conquise aussi par notre première glorieuse légion (la 1ère division).