Au mois de septembre la 5ème brigade atteignit la fin de son entraînement. Chacune de ses parties, régiments et bataillons, avait reçu depuis près d’une année toute la science et acquis toute l’endurance que l’on pouvait désirer et les hommes étaient maintenant familiers avec les armes les plus étranges de la guerre moderne: bombes, grenades à fusils, mitrailleuses, projecteurs de gaz, etc., etc., et l’on pouvait sans crainte les aligner à côté de leurs prédécesseurs en France. C’est à ce moment qu’on leur distribua l’équipement Webb, adopté par toute l’armée impériale. C’était un signe de départ prochain dont les hommes furent enchantés. En effet, le soir du 15 septembre, le 22ème et quelques autres bataillons de la 5ème brigade s’embarquaient pour Boulogne, où ils arrivèrent sans incident; et après un bref repos, un convoi de chemin de fer français les emmena vers Saint-Omer.

ENFIN EN FRANCE

Ce convoi se composait de wagons à marchandises servant avant la guerre au transport du fret et des animaux; ils avaient de plus tellement servi depuis quelques mois que plusieurs étaient dépourvus de portes, tandis que les autres manquaient de toiture; le voyage s’annonçait comme devant manquer de confort, d’autant plus que l’espace manquait aussi et qu’un grand nombre de soldats durent rester debout durant tout le voyage entre les piles d’équipement qui recouvraient le plancher. On commençait à goûter à la guerre pour de bon.

Il y eut cependant des intermèdes agréables, le long du trajet, surtout pour le 22ème. Lorsque le train s’arrêtait à quelque hameau dont les femmes et les enfants leur souhaitaient la bienvenue timidement, quelle joie de retrouver la langue française, de comparer son nom avec ceux des villageois, de proclamer celui de son propre village et surtout de rappeler le souvenir des ancêtres communs! Quelle bienvenue après s’être habitué en peu d’instants aux petites nuances différentes du langage, et quels cadeaux de bon vin, de longues miches de pain croustillant et de boulettes de beurre rappelant le pays canadien! Les hommes exprimaient bruyamment leur bonheur et déclaraient que c’était “comme aller en visite dans une autre partie de la province de Québec.”

On finit par arriver à Saint-Omer, ville aux nombreux souvenirs historiques, et après un peu de repos, la 5ème brigade se mit en marche vers Hazebrouck, autre ville assez considérable et située non loin de la frontière belge. On dormit à l’aise selon le système des billets de logement, et les soldats du 22ème découvrirent avec satisfaction que la langue française est partout comprise dans les Flandres, bien que le flamand y soit la langue maternelle. On se remit en marche de bonne heure le lendemain matin, et le soir la 5ème campa dans la région de Locre-Scherpenberg, à peu de distance de la ligne de feu du mont Kemmel.

Et l’on était arrivés à la guerre! Le grondement sourd et persistant du canon, le crépitement des mitrailleuses et de la mousqueterie, arrivaient un peu adoucis par la distance, et quand vint l’obscurité on vit éclater silencieusement les fusées éclairantes de l’ennemi, jetant une lueur rapide sur la forêt ravagée et sur les contours du terrain où se trouvaient les tranchées. C’était vraiment la guerre et la ligne de feu, et les hommes commencèrent à sentir leur sang bouillir et à ne plus penser qu’à se mesurer au plus tôt avec l’ennemi.

LE CLIMAT DES FLANDRES

Il régnait dans ce secteur une tranquillité relative qui permit à nos débutants de s’accoutumer peu à peu à la vie des tranchées et au système de relève alternée entre bataillons, qui leur assurait des périodes régulières de repos et de détente, et lorsque la saison des pluies s’étendit comme une couverture ruisselante sur toute la région des Flandres, nos soldats se trouvaient déjà acclimatés et en mesure de tirer le meilleur parti possible de la situation.

En dépit de la mauvaise température et des tranchées inondées qui les obligeaient souvent à s’exposer sans abri aux coups des francs-tireurs et de l’artillerie ennemis, les Canadiens français ne perdirent pas leur entrain et ne se laissèrent même pas entraîner à une inactivité qui eût été d’ailleurs fort excusable dans les circonstances. Comme les sapeurs de l’ennemi creusaient secrètement des mines pour faire sauter nos tranchées, ils les contre-sapèrent avec succès, et repoussèrent l’Allemand lorsqu’il tenta d’occuper les cratères causés par ses explosions. Dans les patrouilles, ils livraient fréquemment bataille aux avant-postes ennemis et remportaient presque toujours les honneurs de la bataille, faisant preuve d’un courage et d’une habileté rares chez des troupes nouvelles. Il leur restait à montrer leur endurance sous la canonnade, épreuve la plus rude de la guerre de tranchées: rester impassible dans d’étroits fossés pendant que les obus pleuvent et sèment la mort et la destruction tout autour. C’est là qu’on verrait s’ils étaient vraiment dignes de combattre à côté des hommes d’Ypres, de Festubert et de Givenchy. On va voir que ce jour ne devait pas tarder, et que la réputation des nôtres devait en sortir encore grandie.

Les Allemands étaient serrés de près par les Anglais, à Loos, un peu au sud, et s’attendaient à une attaque imminente, qu’ils voulurent prévenir à tout prix. Ils tournèrent tous leurs canons disponibles ainsi que leurs mortiers vers les tranchées canadiennes et leur firent vomir la mort sans interruption. Les officiers prirent des mesures d’urgence pour perdre le moins de monde possible, mais comment les hommes allaient-ils se comporter? C’est ici que se place un incident héroïque dont le récit a souvent été fait à l’honneur des nôtres: le major A. Roy était à un moment donné au plus fort du danger, circulant parmi les hommes et leur donnant l’exemple du calme et de la bravoure. Il était à examiner tranquillement la carabine d’une sentinelle lorsque tomba du ciel une énorme bombe lancée par un gros mortier ennemi; le projectile meurtrier était là, dans la tranchée pleine de monde et sur le point de faire explosion en semant la mort dans nos rangs. Le major Roy n’hésita pas un instant; prompt comme l’éclair et sans tenir compte de l’effroyable danger auquel il s’exposait, il se précipita vers le monstre afin de le saisir et de le rejeter hors de la tranchée, avant que l’explosion se produisit. Mais comme il allait atteindre la torpille, le pied lui glissa dans la boue. . . et l’engin fit explosion...