La 6ème brigade canadienne, supportée par les mitrailleuses, y compris celles du 22ème que commandait le lieutenant P. S. L. Browne, réussit à faire évacuer les blessés et à établir une sorte de système de défense, en dépit d’un vrai déluge de projectiles ennemis, les canons allemands tirant de tous les angles possibles dans le but de détruire entièrement cette position. Il fallait se hâter de s’y retrancher tant bien que mal. Des escouades prises dans le 22ème et d’autres unités de la brigade se risquèrent à travers la mitraille et pataugèrent péniblement dans la boue épaisse jusqu’aux avant-postes où, l’obscurité aidant, ils s’efforcèrent fiévreusement de construire des tranchées sans lesquelles la situation n’eût pas été tenable. Il convient de dire que ces pionniers ne dépassaient pas en bravoure leurs camarades de la 6ème brigade, qui, couchés dans la boue, trempés par la pluie, bombardés, canonnés et mitraillés par l’ennemi, n’en continuaient pas moins à le contenir par une indomptable résistance.
En dépit de ces terribles désavantages, le terrain conquis fut conservé, et ces quelques groupes de Canadiens privés de tout support tinrent en respect les hordes allemandes jusqu’au matin du 6 avril. A l’arrière, on était empêché, le jour, par les barrages ennemis et le feu intense de ses mitrailleuses de leur envoyer des renforts; la nuit, l’obscurité était si grande que les partis de secours perdaient le sens de la direction et s’égaraient complètement dans la mer de boue. Tour à tour les quartiers-généraux de bataillons, de la division et de la brigade se virent couper leurs communications. Il y eut des avant-postes anéantis et dont on n’entendit plus jamais parler. Des courriers héroïques s’aventurèrent à tour de rôle dans les marais gluants pour porter des messages importants aux courageux défenseurs, mais tous succombèrent aux coups des francs-tireurs allemands. Même les pigeons-voyageurs, notre suprême ressource en pareil cas, ne purent être utilisés, car l’éclatement des explosifs leur donnait la mort au moment où ils volaient en cercles avant de trouver leur direction. Les cartes n’avaient plus d’utilité, tellement les projectiles et la pluie avaient modifié le terrain; à la place de monticules familiers on trouvait un cratère rempli d’eau ajoutant encore à la désolation d’une vaste mer boueuse. On ne pouvait même plus reconnaître les quatre grands cratères, dont le principal avait 175 verges de longueur sur 80 de largeur. Les rafales du vent, la pluie et le brouillard épais empêchaient les aviateurs de prendre l’air et de reconnaître les positions de l’ennemi, et il n’était même pas possible de supporter au moyen de l’artillerie les tenaces défenseurs accrochés là-bas aux bords de leurs cratères remplis d’eau et tenant tête héroïquement à l’ennemi.
L’aube du 6 avril éclaira faiblement le paysage dévasté sur lequel flottait comme un suaire l’épais brouillard particulier à ces contrées. Quelque part dans cette désolation, les Canadiens, couverts de boue, affamés, altérés, les yeux hagards à force d’insomnie et des fatigues indescriptibles supportées pendant trois jours consécutifs, attendaient avec une sombre énergie l’attaque de l’ennemi.
Elle se produisit le long du chemin allant de Wytschaete à Saint-Eloi, où l’on vit déboucher tout-à-coup des masses d’infanterie allemande. Pour comble de malheur, la plupart des fusils des Canadiens ne fonctionnaient plus, rendus hors d’usage par la boue, et les mitrailleurs du 22e n’obtenaient plus qu’une détonation de temps en temps de leurs armes détraquées. Jurant et pleurant de rage, nos hommes voyaient échapper l’occasion de se venger de l’ennemi; les Allemands trouvèrent une brèche près du centre gauche, s’y répandirent comme une marée et balayèrent les quelques groupes obstinés qui s’opposaient à leur avance.
Le reste des postes avancés, menacés de destruction ou d’encerclement tentèrent de battre en retraite sous la protection de la 5e brigade de mitrailleuses, mais celle-ci se trouva bientôt repoussée et enveloppée. Se servant de leurs armes comme de massues, les mitrailleurs s’ouvrirent un chemin dans les rangs ennemis, et c’est ainsi que le lieutenant Brown et cinq de ses hommes purent rejoindre ce qui restait de la 6e brigade et retraiter avec elle, sous une pression furieuse des Allemands, jusqu’aux lignes anglaises qu’ils avaient quittées quelques jours auparavant.
LA ROUTINE DE LA GUERRE
La bataille se continua autour des cratères de Saint-Eloi pendant trois semaines encore, mais le 22e occupait dorénavant un secteur tranquille à la droite du conflit et comme nous n’avons mission ici que de le suivre dans les diverses étapes de sa carrière, il nous faut laisser de côté les combats subséquents au 6 avril. Qu’il suffise de dire que la 2e division canadienne qui venait ainsi de débuter par la terrible “bataille des cratères” en sortit tout à son honneur, de hauts personnages militaires ayant même déclaré qu’elle y avait fait preuve d’une endurance et d’une ténacité que n’avaient dépassées aucune troupe depuis le commencement de la guerre; nos Canadiens français pouvaient prendre une part flatteuse de ce bel éloge.
Le mois suivant fut tranquille et la belle température récompensa les hommes de leurs souffrances des semaines précédentes; le secteur était calme, et les bataillons se remplaçaient à tour de rôle dans les tranchées avec une régularité voisine de la monotonie. Les plus beaux moments étaient ceux que le bataillon passait à l’arrière, dans les curieux petits villages flamands tous pareils, avec leurs maisonnettes de pierre à toits de tuile rouge, toutes serrées autour de l’église ancienne et naïvement ornée, à l’intérieur, avec des tableaux et des statues vieilles de plusieurs siècles. On trouvait toujours aussi des magasins dans le village et les soldats s’y procuraient à peu de frais tout ce dont ils pouvaient avoir besoin: du vin et des vivres, de petits souvenirs et de belles dentelles faites à la main pour envoyer en cadeau à la maison. Le peuple parlait en majorité la langue française et les gens se montraient particulièrement empressés pour les soldats du 22e, s’étonnant de ce qu’ils parlassent une langue inconnue des autres soldats de l’armée canadienne. Il se créa ainsi des amitiés solides entre ces familles et les jeunes soldats, on échangea des souvenirs, des photographies, et l’on peut dire que longtemps après la fin de la guerre on parlera encore avec affection, dans les chaumières flamandes, des bons petits soldats Canadiens français venus de si loin pour aider les Alliés à rendre la Belgique à son peuple ravagé et dispersé.
Le 13 juin, la 1re division canadienne se livra à une vigoureuse contre-attaque dirigée sur le mont Sorrel et réussit à en déloger les Allemands, ce qui eut pour conséquence incidente de rappeler de Saint-Eloi la 5e brigade et le 22e bataillon dont il faisait partie comme on sait, pour occuper une partie des tranchées nouvellement conquises. La besogne qui les y attendait n’avait rien d’éclatant ni de glorieux, mais n’en était pas moins utile au bien général: réparer les ouvrages de défense bouleversés, évacuer les blessés, enterrer les morts, et cela sous le feu incessant du Boche vexé de son récent échec. A la guerre, il est souvent aussi important de se fortifier que de conquérir de nouvelles positions, et le commandant appréciait vivement l’excellence du travail accompli en ce sens par le 22e et les autres bataillons de la 5e; il faut du reste autant de courage pour creuser la terre en s’exposant aux projectiles meurtriers de l’ennemi, que pour se lancer à l’assaut aux moments plus excitants du choc et de la bataille. Les nôtres surent ainsi démontrer qu’il ne leur manquait aucune des qualités du bon soldat.
Le souvenir du pays fut encore ravivé si possible lorsqu’arriva la fête de Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin. Le lieutenant-colonel Tremblay, qui commandait le bataillon depuis la permutation du lieutenant-colonel Gaudet au Ministère des Munitions, donna congé au 22e pour cette journée, qui fut employée au repos et à des amusements variés, qui se terminèrent à la soirée par un concert improvisé où les chants nationaux, voire les cantiques familiers, retentirent jusqu’à la nuit et réchauffèrent s’il en était besoin les coeurs et les courages. La patrie canadienne était loin, mais on ne l’oubliait pas. Comme dans la jolie romance qui fut, du reste, chantée à mainte reprise en cette journée, les vaillants soldats du 22e pouvaient dire au Canada: