Au commencement de septembre, le 22e fut envoyé aux Briqueteries, non loin de la ville d’Albert, dont la “Vierge penchée” fit si longtemps le sujet de la curiosité universelle; on se souvient que le clocher d’une église de cette ville était surmonté d’une statue de la sainte Vierge tenant dans ses bras l’Enfant divin, et qu’un obus allemand atteignit la base de la statue, qui pencha en avant jusqu’à la position horizontale, et resta ainsi suspendue pendant plus de deux ans, jusqu’à ce qu’un autre projectile vint la jeter sur le pavé. C’est dans la campagne située auprès de cette ville que l’armée britannique avait établi un grand camp de concentration où l’on pouvait voir réunis des régiments venus de presque toutes les parties du monde pour défendre l’Empire et la liberté. La ville servait de centre à une incroyable activité guerrière, et les hommes du 22e prirent là une idée encore agrandie de la puissance de l’Empire, qui multipliait à ce moment les attaques et les succès contre le puissant ennemi des Alliés, en dépit des fortes défenses naturelles et artificielles que celui-ci opposait, en attendant de prendre lui-même l’offensive.
La 2e division devait prendre part à l’action sans plus de retards, et le 22e ne se tenait plus de joie à la pensée qu’il allait prendre une part de premier rang à la prochaine attaque, qui devait se déclencher contre la crête allant depuis l’arrière de Courcelette jusqu’à Fiers et à Martinpuich.
LE FLÉAU DE LA GUERRE
Par les champs de bataille dévastés et ravagés de Mametz, de La Boisselle, de Contalmaison et de Pozières, noms désormais illustres dans l’histoire des armes britanniques en France, les Canadiens français se rendirent à l’endroit marqué pour le ralliement avant d’entreprendre l’attaque de Courcelette. La route à suivre les conduisit à travers les ruines lamentables de coquets villages aujourd’hui disparus, sur l’emplacement de forêts imposantes dont on ne voyait plus que quelques troncs d’arbres tordus et desséchés ici et là; et ils traversaient parfois des terrains occupés par d’anciennes tranchées allemandes enlevées à l’ennemi et gardant encore l’aspect de destruction laissé par les explosifs. Au-dessus d’eux, retentissait sans cesse le bourdonnement des escadrons aériens qui allaient et venaient sans cesse et dans toutes les directions, tandis que dans chaque vallée et derrière chaque accident de terrain, canons et howitzers dialoguaient, chacun avec la voix, éclatante ou sourde, que lui donne son calibre particulier, et renvoyaient à l’ennemi au moins autant de projectiles destructeurs qu’il n’en éclatait de sa part dans les tranchées et quelquefois au milieu des hommes. Les champs de bataille de la Somme offraient aux nouveaux arrivés un spectacle de désolation et de vastes espaces ravagés comme ils n’en avaient pas rencontré encore. On eût dit que ces plaines n’avaient jamais été habitées, et que le sol, jadis fertilisé et cultivé avec amour par les paisibles paysans français, ne pourrait plus jamais donner la vie et se couvrir de beauté. Au lieu des fermes fécondes et des bosquets verdoyants des temps passés, plus rien que la morne tristesse des ruines, des amas de pierraille et des cratères à demi remplis d’une eau saumâtre. La nature entière semblait crier vengeance contre l’envahisseur teuton. L’ennemi se ressentirait le lendemain de la signification de la devise du 22e bataillon, les trois mots “Je me souviens” empruntés comme l’on sait aux armes de la vieille cité de Champlain et de la province de Québec.
La voix rauque d’un millier de canons salua l’aube du 15 septembre; c’était le commencement du bombardement préliminaire à l’attaque de Courcelette, et le moment solennel de l’entrée des Canadiens dans les gigantesques batailles de la Somme, moment prometteur de la victoire. Mais jetons un coup d’oeil sur les positions dont ils allaient faire l’assaut.
LES DÉFENSES DE COURCELETTE
En dépit de l’avance historique du mois de juillet, dans laquelle les troupes britanniques avaient pénétré sur un front de vingt milles dans les ouvrages avancés de l’ennemi, les positions n’étaient pas suffisamment avantageuses pour qu’on s’en contentât, surtout aux approches de l’hiver. Les Allemands avaient retraité, mais non sans s’établir sur des positions nouvelles fort avantageuses pour eux, sur les hauteurs allant de Courcelette à Flers. Ils avaient converti les villages en autant de petites forteresses munies de tous les moyens de défense modernes: lacets de fil barbelé exposés aux feux d’enfilade des mitrailleuses et des fusils automatiques, caves recelant des nids de mitrailleuses presque inexpugnables, rien n’avait été négligé pour rendre la position imprenable. L’ennemi comptait moins sur ses soldats vêtus de gris que sur des engins et des pièges destinés à rendre l’assaut excessivement meurtrier même pour les assaillants ayant échappé aux barrages de l’artillerie boche, car ayant franchi cette première zone, les nôtres devaient être exposés ensuite aux coups des mitrailleuses et des francs-tireurs cachés dans tous les trous du voisinage. Mais le Hun ne pense pas à tout et oubliait que le soldat anglais ou colonial ne s’avoue jamais vaincu et possède des qualités d’initiative personnelle que les traités d’art militaire boches n’avaient pas prévues. Il devait lui être donné une fois de plus de constater l’insuffisance des défenses les plus perfides. Quant aux Canadiens français, songeant sans doute à leur fière devise “Je me souviens,” ils attendaient résolument le moment de l’attaque en suivant de l’oeil les ravages accomplis sur le terrain ennemi par le bombardement préliminaire. Les obus éclataient sur toute la crête où se terrait l’ennemi, et celui-ci ripostait de son mieux, mais plus faiblement, et l’on sentait que notre artillerie, aidée par les aéroplanes, avait facilement le dessus.
Les premières ombres du soir s’allongeaient sur les champs de bataille, et le colonel venait de faire en aéroplane une revue hardie des positions ennemies; tout était maintenant prêt pour l’attaque. Les hommes reçurent les dernières explications du plan de l’attaque, et attendirent le signal qui devait les lancer à ciel ouvert au-devant de l’ennemi. Le 22e et le 25e avaient mission d’enlever Courcelette et les défenses situées à l’arrière de ce village, tandis que le 26e les appuierait au besoin et se chargerait surtout du balayage des mitrailleuses ennemies restées en action derrière ou à côté de leur marche, et de consolider les gains accomplis.
Le 24e constituait la réserve et avait mission de ravitailler les troupes avancées. Il était rumeur que les chars d’assaut, ces “tanks” mystérieux et lourds d’aspect que venait d’adopter l’armée britannique, allaient faire leurs débuts et appuyer les premières vagues d’attaque. Les hommes éprouvaient plus de curiosité que de confiance à l’endroit de cette invention nouvelle, et ceux qui en avaient vu déclaraient qu’elles ne pourraient jamais traverser un terrain ravagé, plein de trous et de cratères comme celui qui allait être le théâtre de l’attaque; et l’on prédisait les plus complètes culbutes à ces grosses bêtes de métal, dont les canons, disait-on, resteraient pointés en l’air pour le reste de l’éternité.
C’était se montrer trop sceptiques, et calomnier les bonnes bêtes de combat qui devaient s’illustrer dans cette bataille, et jeter la terreur dans les rangs de l’ennemi lorsqu’ils les virent déboucher, gauchement mais irrésistiblement, et semant la mort par toutes les bouches de leurs mitrailleuses ambulantes.