Après cette expérience décisive on ne fit plus d'objections, et l'on continua avec activité les travaux de la machine. Nous n'entreprendrons pas d'en faire ici la description complète[79], nous rappellerons seulement qu'au-dessous de la chute, dans la Seine, se trouvaient quatorze roues hydrauliques de 36 pieds de diamètre chacune, mises en mouvement par l'eau de cette chute[80]; ces roues mettaient en jeu huit pompes chargées d'entretenir toujours l'eau à une égale élévation dans un bassin élevé à peu près à la hauteur du bord des autres corps de pompes. Celles-ci, au nombre de soixante-quatre, refoulaient cette eau dans un puisard placé sur le penchant de la montagne. L'eau élevée à ce premier puisard y était reprise par soixante-dix-neuf pompes, et refoulée une seconde fois jusqu'à un second puisard supérieur au premier; là, quatre-vingt-deux pompes achevaient d'opérer l'ascension de l'eau jusqu'au sommet de la tour, dont la plate-forme supérieure est élevée de 154 mètres au-dessus des eaux moyennes de la Seine, et se trouve placée à 1,236 mètres de distance horizontale de la machine en rivière, ou du premier mobile. Comme, par suite de la difficulté que l'on éprouvait alors à bien joindre les tuyaux entre eux, beaucoup d'eau se perdait en montant à la tour, seize pompes étaient placées dans un réservoir situé derrière le puisard supérieur afin de ramener cette eau perdue dans ce même puisard. Pour augmenter la quantité d'eau élevée par la machine, on avait réuni dans un bassin, un peu au-dessous du premier puisard, les eaux assez abondantes de toutes les sources des environs, et huit pompes servaient à les élever dans le second puisard. On voit donc que le produit de la machine était le résultat du travail de deux cent cinquante-trois pompes, placées tant dans le lit du fleuve que dans les puisards établis sur le penchant de la montagne. Tout ce système de pompes était mis en mouvement par les roues hydrauliques tournant par l'impulsion de l'eau du fleuve, qui avaient deux fonctions: l'une de faire mouvoir les soixante-quatre pompes fournissant l'eau reprise successivement par les deux systèmes supérieurs; l'autre de mettre en jeu les longues suites de pièces de communication de mouvement au moyen desquelles les pompes des deux systèmes supérieurs pouvaient faire leur service. Cette transmission du mouvement s'opérait par l'intermède de plusieurs couples de chaînes de fer partant de la Seine, et aboutissant aux points où le mouvement devait être transmis; chaque couple avait ses deux chaînes dans un même plan vertical, attachées d'espace en espace aux extrémités des balanciers, dont les axes de rotation, placés à mi-distance entre les deux chaînes, étaient posés sur des cours de lices établis sur des chevalets. Des manivelles en fer, fixées aux extrémités des axes des roues hydrauliques, agissaient sur les chaînes, dans le sens de leur longueur, par l'intermède de pièces de traction et de rotation. En résultat, lorsque la chaîne supérieure d'une couple était tirée et se mouvait dans le sens de la descente de la montagne, l'inférieure se mouvait dans le sens de la montée, et réciproquement; ces allées et, venues oscillatoires, qui se répétaient plusieurs fois par minute, produisaient des oscillations correspondantes dans les pièces du mécanisme auxquelles les points supérieurs des chaînes étaient attachés, et par suite l'ascension et la descente des pistons des pompes de reprise des puisards. Ces indications sommaires, ajoute M. de Prony, à qui nous empruntons ces détails, suffisent pour motiver l'énorme quantité de fer et de bois dont la montagne se trouvait couverte sur une longueur d'environ 700 mètres.
Actuellement que l'on voit arriver l'eau facilement d'un seul jet au haut de la tour, et avec un appareil d'une grande simplicité, on est étonné de la nécessité où l'on fut alors d'établir cette masse de pompes, de puisards, de leviers immenses, de rouages de toute espèce pour obtenir un résultat bien inférieur à celui d'aujourd'hui. On oublie les progrès faits par les arts industriels depuis ce temps. Alors le jeu des pistons dans les corps de pompes, et l'assemblage des tuyaux étaient tels que l'air s'y introduisait de toutes parts et opposait une énorme résistance à l'ascension de l'eau, et qu'une grande quantité de liquide était perdue sans aucun résultat pour le but qu'on voulait obtenir. Voilà pourquoi, l'eau ne pouvant s'élever d'un jet qu'au tiers de la route qu'elle avait à parcourir, on fut obligé de diviser la machine en trois systèmes de pompes, dont l'un, partant de la Seine, la portait à mi-côte, le deuxième la faisait arriver au réservoir supérieur, et le troisième enfin l'élevait jusque sur la tour; et comme les deux systèmes de pompes, qui reprenaient à mi-côte l'eau refoulée immédiatement de la Seine, ne pouvaient avoir de mouvement qu'en vertu de la force motrice transmise du point inférieur du système général et émanant des eaux mêmes du fleuve, on s'explique la complication apparente de cette machine, son aspect gigantesque et les mouvements bruyants de toutes ces masses, dont on ne pouvait pas, sans instruction et sans étude, saisir la correspondance avec le premier mobile.
Les travaux de cette immense machine, commencés en 1681, étaient déjà assez avancés en 1684 pour qu'on en fit l'essai. Nous avons dit que de Ville, en élevant la tour, avait eu pour but de dominer tous les environs et de pouvoir ainsi, de ce point, diriger l'eau partout où le roi voudrait la distribuer. Pour faire son essai, il fit construire une espèce de tour en charpente[81], sur le sommet de laquelle on vit en effet l'eau arriver ainsi qu'il l'avait promis.
Après cet essai qui levait tous les doutes sur la réussite de la machine, on remplaça la tour en bois par la tour en pierre et le bel aqueduc qui domine, d'une façon si pittoresque, tous les environs. Mansart en dessina les plans, en fit les devis, et fut chargé de la construction. On creusa en même temps les réservoirs de Marly et de Louveciennes, on fit les aqueducs pour conduire l'eau à Versailles, on éleva, dans cette ville, le gros mur de Montreuil, qui reliait la butte de Picardie à la butte de Montbauron, on creusa aussi les réservoirs placés sur cette butte, et Louvois, qui venait de faire exécuter tous ces travaux, eut la satisfaction de voir arriver l'eau de la Seine dans ces derniers bassins, l'année suivante, 1685.
En 1684, après l'essai de l'ascension de l'eau sur la tour, le roi chargea Vauban de visiter la machine et de faire faire les travaux qu'il jugerait nécessaires pour sa confection. Vauban, accompagné de de Ville, examina tout avec la plus minutieuse attention; il admira cet immense travail, et en comprit immédiatement tout le mécanisme et les effets[82]; il fit simplement quelques observations sur la construction de plusieurs parties des digues de la Seine, et crut nécessaire, pour préserver la machine de l'action destructive des glaces, de faire construire au-devant une estacade qui pût les diriger sur la grande digue[83].
Telle est l'histoire, bien abrégée, de la construction de l'ancienne machine de Marly. Mais à qui doit-on cette machine, et quel en est l'inventeur? Il semble, d'après ce récit, que nul autre que de Ville ne doit en recueillir l'honneur, et cependant aujourd'hui l'opinion générale lui conteste cette invention pour l'attribuer à un homme dont nous avons à peine parlé, à Rennequin Sualem. Cherchons donc la cause de cette opinion, et voyons, en consultant les pièces authentiques, quels rôles ont pu jouer, dans l'établissement de cette célèbre machine, de Ville et Rennequin Sualem.
Et d'abord examinons comment s'est établie l'opinion qui en attribue l'invention à Rennequin.
Un Allemand, Frédéric Weidler, professeur à Wittemberg, écrivit, en 1728, un ouvrage intitulé Tractatus de machinis hydraulicis toto terrarum orbe maximis, Marliensi, Londinensi et aliis rarioribus. En 1714, il vint visiter la machine qu'il allait décrire. Dans cette visite, qui va lui servir plus tard pour donner le nom de son inventeur, il ne voit ni de Ville, son gouverneur, ni les contrôleurs, ni Vauban, ni Mansart, ni même les entrepreneurs qui avaient eu des rapports directs avec l'inventeur; il se contente de consulter les ouvriers qui ont travaillé dès le commencement avec Rennequin: Ii autem, qui initiis fabricoe interfuerunt, affirmarunt mihi ad unum omnes, Rannequium illius verum auctorem et fabricatorem, et Villaneum commendatorem apud aulam et veluti ergo dioctem extitisse.—Et quels étaient ces ouvriers qui lui assuraient ainsi que Rennequin était le véritable inventeur de la machine, c'était toute la colonie liégeoise, Paul Sualem, Toussaint, Siane, etc., tous parents ou amis de Rennequin. Cette assertion de Weidler, répétée, sans contrôle, par les écrivains spéciaux, est restée comme certaine pour ceux qui depuis ont parlé de la machine. Mais ce qui a surtout rendu cette opinion populaire, c'est l'épitaphe gravée sur sa tombe, qui, de l'église de Bougival, où elle était à peine connue avant la Révolution, a passé dans un cabaret de la chaussée, et y est restée pendant de longues années exposée aux regards de tous ceux qui venaient visiter la machine, en indiquant Rennequin comme son seul inventeur[84].
Telles sont les deux seules autorités qui ont fait attribuer à Rennequin l'invention de la machine.
Quelques écrivains modernes ont cherché à rétablir les faits et à rendre à de Ville la place qu'il aurait dû toujours occuper[85]; l'abbé Caron, entre autres[86], dans une notice lue à la Société des sciences morales, des lettres et des arts de Seine-et-Oise, semblait avoir justement attribué à chacun le rôle joué dans la construction de la machine, et nous croyions la question jugée, lorsque nous avons reçu de Liége une, petite brochure[87], dans laquelle non-seulement Rennequin Sualem est regardé comme l'inventeur de la machine, mais où de Ville est traité d'imposteur, et où nous voyons que le conseil communal de Liége, pour honorer l'inventeur de cette machine, vient d'appeler une des rues de la ville du nom de Rennequin. Il nous paraît donc nécessaire de faire connaître les nombreuses pièces qui constatent le rôle joué par de Ville dans l'établissement de la machine de Marly.