En étudiant les diverses pièces que nous faisons connaître, nous ne voyons apparaître Rennequin que lorsqu'il s'agit de la construction de la machine. Nous le trouvons établi auprès de de Ville, et à la tête de tous ces ouvriers liégeois habitués depuis longtemps à des travaux analogues, les commandant, les dirigeant dans l'exécution d'un mécanisme souvent modifié et amélioré par sa longue pratique et sa haute intelligence; mais nous ne le rencontrons ni lorsqu'il s'agit de la recherche de la chute d'eau nécessaire à l'établissement de la machine et de la construction des digues; ni lorsque, pour augmenter les eaux élevées par la machine, on vient y ajouter celles des diverses sources des environs; ni, enfin, dans la combinaison qui fait distribuer en trois parties distinctes la route que doit suivre l'eau pour son ascension au haut de la tour. Son rôle, enfin, paraît avoir été celui d'un mécanicien plein de sagacité, de connaissances et de talent dans son art, et sans lequel peut-être les idées de de Ville n'eussent pu être exécutées; et c'est probablement dans ce sens que ses compagnons, ayant pu apprécier à l'œuvre la facilité avec laquelle il saisissait les problèmes les plus difficiles de la mécanique, savait les réduire en pratique, et combien de fois les difficultés les plus grandes avaient été surmontées par lui dans la construction de la machine, l'en regardaient comme le véritable inventeur. Rennequin, enfin, était un habile charpentier-mécanicien, et probablement le premier de cette époque dans ce genre de travail. C'est ainsi qu'il fut toujours considéré pendant sa vie.
En 1688, des pompes et une machine à cheval sont nécessaires pour le service de la maison des demoiselles de Saint-Cyr; c'est Rennequin et Lambotte qui sont chargés de son exécution[96]. Et lorsque la machine de Marly est enfin entièrement terminée, on le voit chargé de sa surveillance, y rester attaché, ainsi que les autres ouvriers de Liége, avec le titre d'ingénieur et de chef des charpentiers liégeois, et on lui accorde en outre un logement spécial et 1,800 livres d'appointements.
Ainsi, il résulte de l'étude de nos documents que de Ville a été véritablement, comme le dit la légende du plan de la machine dessinée en 1688; l'inventeur, et Rennequin Sualem le constructeur de cette célèbre machine, et qu'ils ont été tous deux récompensés suivant le rôle qu'ils avaient joué chacun dans son exécution.
Si cependant quelques personnes, s'appuyant sur l'opinion de Weidler et sur l'inscription de la pierre tumulaire de Bougival, veulent conserver à Rennequin le titre d'inventeur, nous les prierons de se rappeler que Weidler n'a établi son dire, que sur les propos d'ouvriers parents ou amis de Rennequin, et plusieurs années après la mort de celui-ci; et que, quant à l'épitaphe placée par les mêmes parents dans l'église de Bougival après le décès de la veuve de Rennequin, et longtemps après la mort de celui-ci, on y aurait probablement répondu avant la mort de de Ville, arrivée en 1722, si elle n'eût pas été enfouie et ignorée dans un coin obscur dont l'a fait sortir la révolution, pour la livrer à la publicité dans un cabaret de la chaussée. D'ailleurs un acte beaucoup plus sérieux et authentique, son acte de décès dressé du vivant de sa veuve, porte son véritable titre: constructeur et non inventeur de la machine[97].
Que sont d'ailleurs ces deux faibles preuves auprès de celles indiquées dans les notes qui suivent en faveur de de Ville?
Ce sont d'abord les registres des bâtiments qui donnent à de Ville le titre d'ingénieur, tandis qu'ils donnent à Rennequin celui de charpentier liégeois;—puis le plan de la machine, dessiné par Liévin Creuil en 1688, c'est-à-dire quand elle venait d'être terminée, et qui dit en toutes lettres: «Cette machine a été inventée et exécutée par M. le baron de Ville.» Et plus loin: «Elle a été construite par ordre du roi, sur les projets et par la direction de M. le baron de Ville.»—Les écrivains qui, sous Louis XIV et depuis lui, ont été puiser aux sources et ont parlé de la machine, Dangeau, l'abbé de Choisy, Claude Saugrain, Piganiol de la Force, ont tous attribué son invention à de Ville. Cassan, dans un poëme sur l'arrivée de la Seine au château de Marly, de 1699, ne lui fait-il pas dire en passant devant le pavillon que de Ville habitait:
| Et reprend en ce lieu l'usage de la voix, |
| Pour se plaindre en passant du chevalier de Ville, |
| . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
| Qui t'oblige, dit-elle, avec ton art maudit |
| A venir malgré moi m'enlever de mon lit? |
La Gazette de France de 1682 indique les travaux de la machine comme faits par le sieur de Ville, gentilhomme liégeois. La Chesnaye-Desbois, dans son Dictionnaire de la noblesse, et le père Anselme, dans l'Histoire généalogique de France, disent, en parlant de sa fille qui avait épousé le baron de Montmorency: «Elle était fille d'Arnold de Ville, chevalier, etc., gouverneur et directeur de la machine de Marly, dont il était l'inventeur[98].»—Le duc de Luynes, dans ses Mémoires, cite aussi de Ville comme l'auteur de la machine.—Ceux qui étaient plus à même que tous autres de savoir la vérité sur ce sujet, les contrôleurs chargés plus tard de la direction, le considérèrent toujours comme l'inventeur, et M. Gondouin, dans un rapport écrit en 1792, dit positivement: «Lors de la construction de la machine, le sieur de Ville, mécanicien et inventeur de la machine, en fut nommé le gouverneur[99].»
Enfin, lui-même, au moment suprême où le cœur de l'homme s'ouvre à la vérité, dans son testament retrouvé au château de Modave[100], ne vient-il pas consacrer de nouveau son titre d'inventeur en exprimant ainsi l'une de ses volontés: «J'ordonne que tous les ouvrages que j'ai composés concernant les constructions de la machine de Marly soient imprimés suivant mes dessins en grand.»
Il résulte donc positivement de tout ceci que le baron de Ville a été bien véritablement l'inventeur, ou pour mieux dire l'auteur du projet de construction de la machine de Marly, et que Rennequin Sualem en a été l'habile et adroit constructeur.