Chartier de Lotbinière, sans hésiter, rompit le cachet de la lettre qu'il lut à haute voix. En voici la teneur:

«Mon cher frère,

«Ta dernière lettre, que j'attendais avec une vive anxiété, et que j'ai reçue hier, a rempli mon âme de joie. Merci, mon chéri!

«Les nouveaux renseignements que tu me donnes sur Louis XIV ne m'ont causé aucune surprise, car rien ne peut me surprendre de la art de ce triste sire que nous avons le malheur d'avoir pour souverain.

«Espérons qu'une nouvelle Lucrèce Borgia en débarrassera bientôt notre belle France...

«Un mot maintenant de mes projets. Je regrette de te dire que les choses ne vont pas au gré de mes désirs.

«Il est vrai que depuis plus de deux mois notre gouverneur a été très occupé et que les réceptions à son palais ont été rares. Cependant, le lendemain du siège de notre ville par les Anglais, j'ai eu l'avantage de rencontrer le comte au Château Saint-Louis. Il a été pour moi d'une courtoisie parfaite, pour ne pas dire plus. A deux reprises, comme à la dérobée, il attacha sur moi un regard que je ne puis définir, mais dans lequel mon coeur--qui s'y connaît--a deviné un nouveau sentiment fait de tendresse et d'admiration. C'est sans doute le coup de foudre qu'il ressentait. Mais attendons les développements, mon chéri!

«Quoi qu'il en soit, je suis persuadée que les lettres que tu as écrites sur les frasques réelles ou fausses de la «Divine» ont produit beaucoup d'effet sur l'esprit altier du comte.

«Je veux lui faire détester cette femme autant que je la déteste moi-même!

«Par le même courrier qui t'apportera la présente, j'envoie une nouvelle épître à la comtesse de Frontenac. Je lui représente le comte comme un être dégradé et je luis dis des choses qui devront la dégoûter pour toujours de son mari.