Ce n'est qu'en 1728 que l'on commença à écrire aux coins des rues et des places publiques les noms qu'elles portoient, et ces noms n'ont pas varié depuis jusqu'au moment de la révolution. Avant cette époque, il n'est presque pas une rue de Paris, qui, à partir du douzième siècle, n'ait changé plusieurs fois de dénomination, et ces changements se ressentoient de la barbarie de ces temps grossiers. Les origines en sont souvent frivoles et bizarres: elles proviennent ou du nom de quelque personnage distingué qui y possédoit une maison remarquable, ou de quelque enseigne singulière qui avoit frappé les yeux du peuple, ou de quelque événement extraordinaire qui y étoit arrivé. Plusieurs devoient leur titre à leur mal-propreté habituelle, d'autres aux vols et assassinats qui s'y commettoient; quelques-unes enfin ont des noms dont le sens et l'origine sont entièrement inconnus.
Nous avons essayé de débrouiller ce chaos, et de donner, autant qu'il est possible, les étymologies et les mutations de ces noms divers. Nous nous sommes aidés, pour y parvenir, de la critique des écrivains les plus laborieux et les plus exacts qui aient approfondi cette matière, et nous espérons qu'elle ne sera pas la moins curieuse de notre travail. Mais pour rendre ce travail complet, et même pour le faire bien comprendre, nous croyons nécessaire de donner d'abord une pièce très-singulière et unique dans son genre, qui a été mise au jour pour la première fois par le savant abbé Lebeuf. C'est une description en vers des rues de Paris, faite par un poète du treizième siècle, nommé Guillot: on y trouve la plus grande partie des noms de celles qui étoient renfermées dans l'enceinte de Philippe-Auguste; elle indique celles qui sont les plus anciennes, et le nom qu'on leur donnoit quatre-vingts ans après que cette enceinte eut été terminée. L'explication que nous donnerons, à la fin de chaque quartier, de l'origine de ces rues, servira de commentaire à cet ancien écrit, et éclaircira autant qu'il est possible ce qu'il peut avoir d'obscur ou d'inintelligible[486].
Ci commence le Dit des Rues[487]
DE PARIS.
Maint dit a fait de Rois, de Conte
Guillot de Paris en son conte;
Les rues de Paris briément
A mis en rime, oyez comment.
L'auteur commence par le quartier qu'on appeloit d'Outre-Petit-Pont, aujourd'hui l'Université.
La rue de la Huchette à Paris
Premiere, dont pas n'a mespris.
Assez tost trouva Sacalie
Et la petite Bouclerie
Et la grand Bouclerie après
Et Herondale tout en près.
En la rue Pavée alé
Où à maint visage halé:
La rue à l'Abbé Saint-Denis.
Siet asez près de Saint Denis,
De la grant rue Saint Germain
Des Prez, si fait rue Cauvin,
Et puis la rue Saint Andri
Dehors mon chemin s'estendi
Jusques en la rue Poupée,
A donc ai ma voie adrécée.
En la rue de la Barre vins
Et en la rue a Poitevins,
En la rue de la Serpent,
De ce de rien ne me repent;
En la rue de la Platriere
La maint une Dame loudière[488]
Qui maint chapel a fait de feuille.
Par la rue de Hautefeuille
Ving en la rue de Champ-petit,
Et au-dessus est un petit[489]
La rue du Paon vraiement:
Je descendi tout bellement
Droit à la rue des Cordeles:
Dame i a[490]; le descort d'elles
Ne voudroie avoir nullement.
Je m'en allai tout simplement
D'iluecques[491] au Palais de Thermes
Où il a celiers et citernes
En cette rue a mainte court.
La rue aux hoirs de Harecourt.
La rue Pierre Sarrazin
Ou l'en essaie maint roncin
Chascun an, comment on le hape[492].
Contreval[493] rue de la Harpe
Ving en la rue Saint Sevring,
Et tant fis qu'au carefour ving:
La Grant rue trouvai briément;
De la entrai premierement
Trouvai la rue as Ecrivains;
De cheminer ne fu pas vains[494]
En la petite ruelette
S. Sevrin; mainte meschinette[495]
Les vers que nous omettons en cet endroit et autres où l'on trouvera du blanc, ne contiennent que des descriptions de lieux qui étoient tolérés alors, et qui sont autorisés aujourd'hui.
. . . . . . . .
En la rue Erembourc de Brie
Alai, et en la rue o Fain;
De cheminer ne fu pas vain,
Une femme vi battre lin,
Par la rue Saint Mathelin.
En l'encloistre m'en retourné
Saint Benoît le bestourné[496];
En la rue as hoirs de Sabonnes
A deux portes belles et bonnes.
La rue à l'Abbé de Cligny
Et la rue au Seigneur d'Igny
Sont près de la rue o Corbel;
Desus siet la rue o Ponel
Y la rue à Cordiers après
Qui des Jacopins siet bien près:
Encontre[497] est rue Saint Estienne;
Que Dieu en sa grace nous tiegne,
Que de s'amour ayons mantel[498].
Lors descendis en Fresmantel
En la rue de l'Oseroie;
Ne sai comment je desvoueroie[499]
Ce conques nul jour[500] ne voué
Ne a Pasques ne a Noué[501]
En la rue de l'Ospital
Ving; une femme i d'espital
Une autre femme folement
De sa parole moult vilement[502].
La rue de la Chaveterie
Trouvai; n'alai pas chiés Marie
En la rue Saint Syphorien
Ou maingnent li logiptien[503]
En pres est la rue du Moine
Et la rue au Duc de Bourgongne
Et la rue des Amandiers près
Siet en une autre rue exprès
Qui a non rue de Savoie.
Guillot de Paris tint sa voie
Droit en la rue Saint Ylaire
Ou une Dame debonnaire
[504]Maint, con apele Gietedas:
Encontre est la rue Judas,
Puis la rue du Petit-Four,
Qu'on appele le Petit-Four:
Saint Ylaire, et puis clos Burniau
Ou l'on a rosti maint bruliau[505]:
Et puis la rue du Noyer.
. . . . . . . .
. . . . . . . .
Enprès est la rue à Plastriers
Et parmi[506] la rue as Englais
Ving à grand feste et à grand glais[507]
La rue à Lavandieres tost
Trouvai; près d'iluec[508] assez tost
La rue qui est belle et grant,
Sainte Geneviéve la grant,
Et la petite ruelete
Dequoi l'un des bouts chien sur l'être[509]
Et l'autre bout si se rapporte
Droit à la rue de la Porte
De Saint Marcel; par Saint Copin
Encontre est la rue Clopin,
Et puis la rue Traversainne
Qui siet en haut bien loin de Sainne[510].
Enprès est la rue des Murs:
De cheminer ne fut pas mus[511],
Jusqu'à la rue Saint Victor
Ne trouvai ne porc ne butor[512],
Mes femmes qui autre conseille[513]:
Puis truis[514] la rue de Verseille
Et puis la rue du Bon puis;
La maint la femme à i chapuis[515]
Qui de maint home a fait ses glais[516].
La rue Alexandre l'Anglais
Et la rue Paveegoire:
La bui-ge[517] du bon vin de beire.
En la rue Saint Nicolas
Du Chardonnai ne fut pas las
En la rue de Bievre vins
Ilueques i petit[518] m'assis.
D'iluec[519] en la rue Perdue:
Ma voie ne fut pas perdue.
Je m'en reving droit en la Place
Maubert, et bien trouvai la trace
D'iluec en la rue à Trois-portes,
Dont l'une le chemin rapporte
Droit à la rue de Gallande
Ou il n'a ne forest ne lande,
Et l'autre en la rue d'Aras
Ou se nourrissent maint grant ras.
Enprès est rue de l'Ecole,
La demeure Dame Nicole;
En celle rue ce me semble
Vent on et fain et fuerre[520] ensemble.
Puis la rue Saint Julien
Qui nous gart de mauvais lien.
M'en reving en la Bucherie,
Et puis en la Poissonnerie.
C'est verité que vous despont[521],
Les rues d'Outre-Petit-Pont
Avons nommées toutes par nom
Guillot qui de Paris, ot[522] nom:
Quatre-vingt par conte en y a.
Certes plus ne mains[523] n'en y a.
En la Cité isnelement[524]
M'en ving après privéement.
Les Rues de la Cité.
La rue du Sablon par m'ame[525];
Puis rue neuve Notre Dame.
En près est la rue à Coulons
D'iluec ne fu pas mon cuer lons[526],
La ruele trouvai briement
De S. Christophe et ensement[527]
La rue du Parvis bien près,
Et la rue du Cloistre après,
Et la grant rue S. Christofle:
Je vis par le trelis d'un coffre
En la rue Saint Pere à beus
Oisiaus qui avoient piez beus[528]
Qui furent pris sur la marine[529].
De la rue Sainte Marine
En la rue Cocatris vins,
Où l'en boit souvent de bons vins,
Dont maint homs souvent se varie[530]
La rue de la Confrairie
Nostre-Dame; et en Charoui
Bonne taverne achiez[531] ovri.
La rue de la Pomme assez tost
Trouvai, et puis après tantost
Ce fu la rue as Oubloiers;
La maint Guillebert a braiés.
Marcé Palu, la Juerie
Et puis la petite Orberie
Qui en la Juerie siet.
Et me semble que l'autre chief
Descent droit en la rue à Feves
Par deça la maison o fevre.
La Kalendre et la Ganterie
Trouvai, et la grant Orberie.
Après, la grant Bariszerie;
Et puis après la Draperie
Trouvai et la Chaveterie,
Et la ruele Sainte Croix
Ou l'en chengle[532] souvent des cios.
La rue Gervese Lorens
Ou maintes Dames ygnorents
Y maignent[533] qui de leur quiterne[534]
En pres rue de la Lanterne.
En la rue du Marmouset
Trouvai[535] homme qui mu fet
Une muse corne bellourde.
Par la rue de la Coulombe
Alai droit o port Saint-Landri:
La demeure Guiart Andri.
Femmes qui vont[536] tout le chevez
Maignent[537] en la rue de Chevés.
Saint Landri est de l'autre part,
La rue de l'Ymage départ[538]
La ruele par Saint Vincent[539]
En bout de la rue descent
De Glateingni, ou bonne gent
Maingnent, (manent) et Dames o corps gent[540]
. . . . . . . . .
La rue Saint-Denis de la Chartre.
. . . . . . . . .
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. . . . . . . . .
En ving en la Peleterie
Mainte peine y vi esterie[541].
En la faute[542] du pont m'assis.
Certes il n'a que trentesix
Rues contables[543] en Cité
Foi que doi Benedicite[544].