Enfin tout étant préparé pour le succès de la conspiration, les chefs de l'entreprise firent avertir le connétable de s'avancer. Ce prince, suivi seulement d'un corps de troupes suffisant pour seconder la bonne volonté des Parisiens, accompagné du maréchal de l'Île-Adam, du bâtard d'Orléans et de plusieurs autres seigneurs et chevaliers d'un courage éprouvé, marcha toute la nuit, et vint, à la pointe du jour, se poster derrière les Chartreux: c'étoit le vendredi 15 avril 1436. Des soldats qu'il envoya aussitôt à la porte Saint-Michel lui rapportèrent qu'on leur avoit crié, du haut des murs, «Que cette porte ne pouvoit s'ouvrir, qu'ils allassent à celle de Saint-Jacques, et qu'on besognoit pour eux aux Halles.» Richemont, sans perdre de temps, se rend à la porte où il étoit attendu; il y renouvelle à haute voix l'assurance de l'amnistie déjà promise, et à l'instant même on lui ouvre une poterne, par laquelle les gens de pied commencent à défiler. Les premiers entrés brisent la serrure qui retenoit le pont-levis, et donnent passage à la cavalerie. Cependant l'Île-Adam, impatient de se signaler, s'étoit saisi d'une échelle qu'on lui avoit tendue du haut des murailles, et déjà parvenu sur les remparts, il y avoit arboré la bannière royale, en s'écriant ville gagnée! À ces cris, à l'aspect du connétable et de ses braves guerriers qui se précipitoient dans la ville, le peuple s'assemble, les rues retentissent d'acclamations; les cris de vivent le roi et le duc de Bourgogne se mêlent à ceux des vainqueurs. Les Anglois, surpris et effrayés, courent aux armes; Wilbi, gouverneur de la ville, l'évêque de Thérouanne, Morhier, prévôt de Paris, le boucher Sainctyon se mettent à leur tête, et leur troupe se dirige vers les quartiers des Halles, Saint-Denis et Saint-Martin, où ils espéroient pouvoir se retrancher. Mais le signal avoit été donné en même temps partout; partout ils rencontrent les habitants en armes, et portant déjà la croix blanche sur leurs habits. On les presse de toutes parts, on les repousse de rue en rue, on les écrase du faîte des maisons; et, à mesure qu'ils reculent, on tend les chaînes. Animé par ce premier succès, le peuple court au rempart Saint-Denis, et pointe sur eux quelques pièces d'artillerie, qui augmentent encore leur désordre, et les forcent à fuir précipitamment vers la porte Saint-Antoine, où Wilby, accompagné de l'élite de sa troupe, essayoit encore de tenir ferme. Mais tout l'effort de la multitude s'étant alors porté de ce côté, les Anglois, accablés sous le nombre, déjà réduits aux deux tiers des leurs, ne virent plus d'autre moyen de salut que de se renfermer dans la Bastille, où ils eurent à peine le temps d'arriver. Cependant le connétable recevoit, sur le pont de Notre-Dame, Lallier, qui, suivi des autres chefs de la conjuration, venoit lui présenter un étendard aux armes de France. Il embrassa ce généreux citoyen, et, s'adressant aux bourgeois qui l'environnoient: «Mes bons amis, leur dit-il, le bon roi Charles vous remercie cent mille fois, et moi de par lui, de ce que si doucement lui avez rendu la maîtresse cité de son royaume; et si quelqu'un a mépris par devers monsieur le roi, soit absent ou présent, il lui est tout pardonné.» Les soldats reçurent en même temps la défense, sous peine de mort, d'exercer la moindre violence contre les habitants; et le jour même de cette révolution, qui n'avoit pas coûté une seule goutte de sang françois, on vit la tranquillité rétablie dans la ville; des marchés publics, fermés depuis plus de trente années, furent rouverts, et l'abondance et la joie prirent la place de la famine et du désespoir. Deux jours après, les Anglois, pressés par la disette, se trouvèrent heureux d'obtenir une capitulation qui leur permettoit de se retirer en Normandie. Telle étoit la haine qu'ils avoient inspirée, qu'on fut forcé de les conduire par les dehors de la ville pour les soustraire aux insultes de la populace.

Le parlement, auquel il étoit possible d'adresser de justes reproches, mais qui pouvoit aussi s'excuser sur les violences dont on avoit usé à son égard, vint faire ses soumissions. Il étoit alors réduit à vingt membres[328], parmi lesquels on comptoit un très-petit nombre de partisans des Anglois. Avant de lui laisser reprendre le cours de ses séances, le connétable eût désiré avoir l'ordre du roi; mais les inconvénients qui pouvoient résulter de l'interruption de la justice, ne lui permirent pas de l'attendre, et les juridictions inférieures rentrèrent également dans l'exercice de leurs fonctions; enfin le rappel des bannis, sous la condition de prêter un nouveau serment, acheva de combler les vœux de la ville de Paris, qui vit bientôt rentrer dans son sein toutes les familles que les troubles en avoient exilées.

L'université eut sa part de ce pardon général, et elle en avoit besoin. On ne peut dissimuler que, pendant une époque si honteuse pour la France, elle n'eût démenti cette fidélité dont sous les règnes précédents elle ne s'étoit jamais départie. On peut dire plus: c'est qu'elle prodigua aux ennemis de l'État les marques de dévouement le plus vil et le plus lâche, lorsque le parlement, les cours supérieures, le corps de ville, soumis à la même tyrannie, gardoient du moins le silence en lui obéissant. Cependant, malgré ce pardon, cette compagnie perdit, dès ce moment, beaucoup de l'autorité et de la considération[329] dont elle avoit joui jusqu'alors.

(1437.) La guerre continuoit avec les Anglois; mais le duc de Bourgogne, embarrassé par les séditions sans cesse renaissantes de ses sujets, ne pouvoit être d'une grande utilité au roi, qui, après tout, n'en avoit pas un extrême besoin. La campagne de cette année s'ouvrit par la prise de plusieurs places; elle fut surtout mémorable par le siége de Montereau-faut-Yonne, dans lequel Charles, déployant cette valeur héroïque[330] qui semble avoir été héréditaire dans la maison de France, s'exposa plus sans doute qu'il ne convient à un roi, mais accrut encore l'amour de ses sujets, et arracha l'admiration de ses ennemis. Ce fut au milieu de l'éclat que répandoit sur lui cet exploit guerrier que ce prince rentra dans sa capitale, vingt ans après en être sorti. Jamais entrée ne fut plus touchante et plus solennelle: la joie des Parisiens alloit jusqu'à l'ivresse; le souverain et les sujets, également attendris, confondoient ensemble leurs larmes et leurs transports. Les façades des maisons décorées de riches tapis, des spectacles disposés, de distance en distance sur des échafauds, des représentations de mystères, des fontaines d'où couloient des flots de vin et de liqueurs, offroient à chaque pas des témoignages de l'allégresse et de l'enthousiasme des habitants. Les clefs furent présentées au roi, dès le village de la Chapelle, par le corps de ville; les échevins portèrent d'abord le dais, et furent ensuite relevés par le corps des marchands. Le goût bizarre du siècle se mêloit à la magnificence de ce grand appareil: une mascarade composée des sept péchés mortels à cheval, et des sept vertus, conduisoit la marche des seigneurs, du parlement et des juridictions inférieures; trois anges chantant moult mélodieusement, reçurent le roi à la porte Saint-Denis, tandis que d'autres anges, élevés sur une terrasse, entouroient un saint Jean-Baptiste montrant l'Agnus Dei. Le roi et le dauphin s'avançoient au milieu de ce cortége, armés de toutes pièces et la tête découverte. Le grand écuyer[331] portoit le casque, le roi d'armes une cuirasse, et un autre écuyer l'épée royale; à la droite du roi marchoit le connétable, tenant à la main le bâton blanc, marque de sa dignité. Huit cents archers composoient la bataille du roi. Les princes du sang, une foule de seigneurs et de chevaliers se pressoient sur ses pas, étalant sur leurs habits et sur tout leur attirail un luxe éblouissant. Ils étoient couverts, ou plutôt chargés, eux et leurs chevaux, de draps d'or, d'argent, et de plaques d'orfévrerie armoriées. Charles mit pied à terre au portail de la cathédrale, où il écouta la harangue de l'université, et prêta le serment de l'évêque[332]. De l'église il se rendit au palais, où il coucha. Le lendemain le monarque montra lui-même au peuple assemblé les reliques conservées dans la Sainte-Chapelle, et le même jour il quitta la Cité pour aller habiter l'hôtel situé vis-à-vis le palais des Tournelles[333].

Telle fut cette pompe solennelle, qu'on peut vraiment appeler une fête nationale, puisqu'elle sembloit le gage d'un avenir aussi heureux que le passé avoit été misérable. Cependant ces jours de bonheur et de repos étoient encore éloignés. Malgré la misère excessive des peuples, les besoins extrêmes de l'État forcèrent le roi à maintenir les impôts, et même à les exiger avec une sorte de rigueur. Pour comble de maux, une épidémie affreuse, qui se répandit sur toute la France, exerça principalement ses ravages sur Paris, où elle enleva en peu de temps plus de cinquante mille habitants. Le roi se hâta de quitter cette malheureuse ville; les princes, les seigneurs, les gens de guerre la désertèrent en foule; et elle se trouva tellement abandonnée, qu'on eut quelque crainte de la voir retomber au pouvoir de l'ennemi. Mais plusieurs citoyens courageux[334] se dévouèrent dans un péril si imminent, et, bravant les dangers de la contagion, restèrent dans la ville, en prirent le commandement, et y maintinrent un tel ordre, que les Anglois n'osèrent pas faire la moindre tentative. La famine vint joindre ses horreurs à celles de la peste, comme si le ciel n'eût pas encore épuisé toute sa vengeance sur ce peuple coupable, à qui son roi avoit pardonné.

Les dernières années de ce règne, si fécond encore en grands événements, n'ont plus qu'une foible liaison avec l'histoire de Paris, désormais soumis et paisible sous l'autorité de son roi légitime. Charles VII y fit peu de séjour: lorsque la guerre lui donnoit quelque relâche, c'étoit à Chinon, à Tours, à Angers, qu'il faisoit habituellement sa demeure. Une grande partie de la France restoit encore à conquérir: elle ne le fut entièrement qu'au bout de treize années, avec des alternatives continuelles de bons et de mauvais succès. Enfin la bataille de Fourmigni acheva cette grande révolution; et les Anglois, chassés de la Normandie, leur dernier refuge, se virent, en 1450, réduits à la seule ville de Calais, qu'ils possédèrent encore pendant plus d'un siècle. On sait d'ailleurs que Charles eut d'autres ennemis non moins dangereux à combattre. À peine les grands et les princes se furent-ils aperçus que l'autorité royale commençoit à se raffermir, qu'ils renouèrent leurs intrigues et recommencèrent leurs cabales; et, chose singulière, le dauphin[335], depuis si jaloux de son autorité et des prérogatives du trône, lorsqu'il fut devenu roi, se trouvoit sans cesse mêlé à toutes ces révoltes, prêtoit aux factieux l'appui de son nom et les encourageoit par son exemple. Personne n'ignore à quel point les égarements de ce fils ingrat et rebelle, les trahisons de ceux-là même qui avoient reçu les marques les plus éclatantes de sa faveur, et ces conspirations sans cesse renaissantes dont il étoit entouré, répandirent d'amertume sur les derniers jours de Charles VII. Il fut le seul qui ne jouit pas de ce repos que donnoient à la France ses victoires et ses travaux. Quelque temps avant sa mort il soupçonna même la fidélité des Parisiens, et cessa de revenir au milieu d'eux. Toutefois ses soupçons n'étoient pas fondés[336]; et si l'on excepte les disputes éternelles de l'université avec les bourgeois et les autres autorités, il ne se passa rien dans cette ville qui en troublât la tranquillité, ni qui mérite d'être remarqué.

(1461.) Charles mourut à Mehun-sur-Yèvre, le 22 juillet de cette année. Si l'on en croit les historiens du temps, un homme de la cour, qu'il aimoit et qui lui avoit donné des preuves de fidélité et d'attachement dont il lui étoit impossible de douter, étant venu l'avertir qu'on cherchoit à l'empoisonner, et lui ayant même fait entendre que le dauphin n'étoit point étranger à cet horrible complot, l'impression qu'il reçut de cette révélation fut si terrible, qu'elle le jeta dans une espèce de frénésie pendant laquelle il refusa obstinément de prendre aucune nourriture, quelle que fût la main qui la lui présentât. Lorsqu'il fut revenu à lui, il n'étoit plus temps; et cette longue abstinence[337] avoit attaqué en lui le principe de la vie. Il mourut quelques jours après, dans de grands sentiments de piété, demandant pardon à Dieu de son incontinence, qui étoit presque l'unique vice que l'on pût reprocher à cet excellent roi.

On ne sauroit comprendre le jugement étrange que porte de ce prince le président Hénault: «Charles VII, dit-il, ne fut que le témoin des merveilles de son règne; on eût dit que la fortune, en dépit de l'indifférence du monarque, et pour faire quelque chose de singulier, s'étoit plu à lui donner à la fois des ennemis puissants et de vaillants défenseurs, sans qu'il semblât avoir part aux événements..... Sa vie étoit employée en galanteries, en jeux, en fêtes, etc.» Il est vrai que la première moitié de cette vie si orageuse semble oisive: retiré au-delà de la Loire, on ne voit point le monarque détrôné paroître à la tête de ses soldats; il se laisse maîtriser par ses favoris; il se livre à son goût pour les voluptés; il n'est occupé que d'amusements frivoles. Mais au milieu même de ces foiblesses et de ces désordres que nous ne pensons point à justifier, il savoit confier la conduite de ses armées et le soin de défendre ce qu'il n'avoit point encore perdu de son royaume, aux La Hire, aux Xaintrailles, à tout ce que la France possédoit alors de plus vaillants hommes, qui devinrent depuis d'habiles généraux; et c'est déjà beaucoup pour un prince aussi jeune et d'aussi peu d'expérience que de savoir choisir ses serviteurs. Peut-être même, comme l'observe très-judicieusement le P. Daniel, étoient-ce ces braves capitaines eux-mêmes qui, voyant que le salut de l'État étoit tout entier dans la conservation de ce prince, l'éloignoient par prudence des dangers qu'il auroit courus dans un temps où son parti pouvoit à peine se soutenir contre les Anglois, maîtres alors de la plus grande et la plus belle partie de son royaume. Mais, dès qu'une suite de victoires qu'on peut appeler miraculeuses l'eût placé dans une position plus digne d'un roi de France, il ne faut que lire le simple récit des faits d'un si glorieux règne, pour reconnoître dans Charles VII toutes les qualités qui font les grands princes, une bravoure qui va jusqu'à l'héroïsme, une activité infatigable qui nous le montre à la tête de ses armées, partout où la guerre semble présenter quelque chose de grand et de décisif: car, et c'est encore une remarque de l'historien que nous venons de citer, ce fut cette résolution qu'il prit de faire la guerre en personne autant qu'il le pourroit, qui fut le salut du royaume, et qui sembla fixer désormais la victoire sous ses drapeaux. Dans sa conduite envers un fils ingrat et des sujets révoltés, il n'est pas moins admirable par un mélange de fermeté, de prudence et de bonté, qui lui ramenoit les uns, et réduisoit bientôt les autres à n'avoir plus d'autre recours que la clémence du prince qu'ils avoient offensé. Ajoutons encore que son administration fut ferme et bienfaisante; qu'il fit une foule de réglements utiles, principalement dans l'administration de la justice, raffermissant ainsi par sa sagesse le trône dont l'épée de ses capitaines lui avoit d'abord rouvert le chemin, et dont la sienne avoit achevé la conquête.

Mais si les peuples furent plus tranquilles et plus heureux sous son gouvernement qu'ils ne l'avoient été depuis bien des siècles, ils durent surtout cet état nouveau de calme et de bonheur à une entreprise d'une politique et d'une vigueur qui annoncent dans ce prince un esprit aussi éclairé que courageux. Nous avons montré à quel point, au commencement de la troisième race, le gouvernement féodal avoit dégénéré de sa première institution, et l'anarchie désastreuse qui avoit été l'inévitable conséquence d'une si profonde corruption. Au milieu de ces longs désordres, les peuples étoient devenus libres; ils avoient été armés; et les malheureux règnes que nous venons de parcourir nous prouvent que cette révolution qui avoit créé un troisième ordre dans l'État y avoit introduit en même temps un ferment nouveau de révolte et de destruction, plus redoutable peut-être que tous les maux qui jusqu'alors l'avoient désolé. Dans cette lutte continuelle des vassaux contre le souverain, on avoit vu cette puissance nouvelle flotter au milieu des partis, au gré de ses passions aveugles et féroces, se fortifier des divisions funestes qui agitoient l'État, et prendre un tel ascendant qu'il eût fallu une toute autre puissance que celle des rois d'alors pour la détruire; et qu'essayer de la diriger étoit tout ce qu'il étoit possible de faire: c'est ce que fit Charles VII. Les armées n'étoient plus comme autrefois uniquement composées de gentilshommes: à l'exception de quelques corps d'élite, ce n'étoit plus, sous la conduite de quelques seigneurs indociles, qu'un ramas de vagabonds indisciplinés, plus redoutables peut-être pendant la paix que pendant la guerre, qui, portant partout le pillage et la désolation, achevoient de détruire ce que l'ennemi avoit oublié de piller et de ravager. De tous les maux dont la France étoit accablée, c'étoit le plus intolérable; c'étoit l'obstacle le plus grand à l'entière expulsion de l'ennemi qui l'avoit envahie: car, après l'avoir vaincu, il devenoit impossible avec de pareilles troupes de profiter de la victoire. Charles sut donc se servir avec la plus grande habileté de cette puissance nouvelle que les malheurs publics lui avoient donnée: sous prétexte d'avoir toujours sur pied des troupes suffisantes pour résister aux invasions des Anglois, ce prince, en licenciant ses autres troupes, conserva un corps de neuf mille hommes d'infanterie et de seize mille cavaliers; des fonds furent assignés pour l'entretien de cette petite armée, qui fut soumise à une discipline militaire constante et régulière, commandée par des officiers dévoués au monarque, et distribuée dans les places de son royaume qu'il jugea les plus favorables à la surveillance générale qu'il vouloit établir. La plus illustre noblesse ne tarda pas à briguer l'honneur d'entrer dans ce corps, et s'accoutuma dès lors non-seulement à n'attendre que du souverain les honneurs et les récompenses, mais encore à dépendre absolument de son autorité. Il résulta de cette heureuse innovation que la milice féodale, composée de vassaux rassemblés à la hâte sous les bannières de leurs seigneurs, tomba peu à peu dans le mépris, parce qu'elle ne pouvoit soutenir la comparaison avec cette troupe vraiment militaire; elle cessa par là même d'être redoutable au prince, et dès ce moment l'action du pouvoir monarchique devint plus imposante et plus régulière.

C'étoit avoir fait un grand pas; et la véritable monarchie eût été dès lors établie en France, si, par une inconséquence que maintenant on peut à peine expliquer, et qui fut, ainsi que nous l'avons déjà dit, commune à tous les rois de la troisième race, et comme le fond de leur politique, Charles VII n'eût point, à l'imitation de ses prédécesseurs, attaqué et affoibli autant qu'il étoit en lui de le faire la puissance spirituelle dont tous ces rois auroient dû faire leur principal refuge, et dans laquelle ils eussent indubitablement trouvé leur plus solide appui. C'est sous ce règne que l'on vit pour la première fois dans l'Occident un concile élever sa puissance au-dessus de celle du pape qui l'avoit convoqué, poser des bornes à sa juridiction, pousser même l'audace jusqu'à élire un autre pontife, lorsqu'il n'avoit d'existence que par la volonté de ce même pape qu'il prétendoit déposer; et par une contradiction non moins inexplicable que tout le reste, on vit le roi de France, en même temps qu'il recevoit les décrets du concile de Bâle dans tout ce qui attaquoit la juridiction papale, repousser les décrets de ce même concile en demeurant dans l'obédience d'Eugène, et en rejetant le pape schismatique que ce concile avoit créé. Telle fut l'origine de la fameuse pragmatique-sanction, l'une des plus grandes plaies qui aient été faites à l'Église et aux sociétés chrétiennes, plaie que les siècles suivants n'ont fait qu'accroître et envenimer. Nous réservons pour le commencement du règne de Louis XI le tableau de tant d'outrages faits au chef de la chrétienté dès le règne de Philippe-le-Bel et peut-être même auparavant; et nous essaierons ensuite, et dans tout le cours de cette histoire, de faire comprendre, même aux plus aveugles et aux plus prévenus, quels en furent pour le pouvoir temporel les funestes résultats.