Ensuite s'adressant au cardinal de Guise: «Vous voyez, monsieur, lui dit-il d'un air irrité, que je m'arrange, et que de mes revenus, joints à ce que je tirerai des particuliers, je puis espérer fournir, pendant le premier mois, à l'entretien de cette guerre. C'est à vous d'avoir soin que le clergé fasse le reste car je ne prétends pas être le seul chargé de ce fardeau, ni me ruiner pour cela; et ne vous imaginez pas que j'attende le consentement du pape: car, comme il s'agit d'une guerre de religion, je suis très-persuadé que je puis en conscience, et que je dois même me servir des revenus de l'Église, et que je ne m'en ferai aucun scrupule. C'est surtout à la sollicitation du clergé que je me suis chargé de cette entreprise: c'est une guerre sainte; ainsi c'est au clergé à la soutenir.»

Comme tous vouloient répliquer et lui montrer la difficulté de trouver de l'argent à cause de l'épuisement de tous les corps de l'état: «Il falloit donc m'en croire, dit-il, en les interrompant brusquement et d'un ton animé, et conserver la paix plutôt que de se mêler de décider la guerre dans une boutique ou dans un chœur; j'appréhende fort que, pensant détruire le prêche, nous ne mettions la messe en grand danger. Au reste, il est question d'effets et non de paroles.» Ayant dit ces mots, il les congédia.

Cette harangue, comme l'observe avec raison l'historien de Thou, n'eut d'autre effet que de mettre à découvert les dispositions secrètes du roi, et de le rendre plus méprisable encore à ceux qui le réduisoient à faire ainsi la guerre malgré lui. L'obstacle qu'il présentoit fut bientôt levé: pour commencer enfin cette guerre si ardemment désirée, on se montra prêt à faire tous les sacrifices; les Parisiens furent les plus prompts à se cotiser, et fournirent en très-peu de temps une somme de deux cent mille écus.

Telle fut l'origine de la guerre dite des Trois Henris, Henri, roi de France, Henri, duc de Guise, et Henri de Navarre. Le prince de Condé a d'abord en Bretagne quelques succès, que suivent des revers tels, qu'il est forcé à travers mille périls de se sauver en Angleterre pour pouvoir ensuite gagner La Rochelle. Le roi de Navarre, réduit à ses propres forces, soutient la lutte en Poitou, en Saintonge, dans la Guienne, par des prodiges de courage et d'activité. (1586) L'année suivante, quatre armées sont mises en campagne; on se bat en Guienne, en Dauphiné, dans la Provence; et tandis que le duc de Guise manœuvre sur les frontières de la Bourgogne et de la Champagne pour s'opposer à l'entrée des Allemands, son frère, le duc de Mayenne, poursuit le roi de Navarre avec des forces supérieures, négligeant les siéges des villes, et ne cherchant autre chose qu'à s'emparer du prince lui-même, qui ne sembloit pas pouvoir lui échapper. Ce fut le roi lui-même qui lui fit ouvrir une voie pour se réfugier à La Rochelle: car il étoit loin de vouloir la destruction du parti huguenot dont il pensoit dès lors avoir un jour besoin contre les ligueurs qu'il haïssoit par-dessus tout. Mayenne, qui vit bientôt dépérir son armée, parce qu'on ne lui envoyoit ni argent ni renforts, revint à la cour se plaignant hautement d'avoir été trahi; et la haine publique s'en accrut contre le roi, que l'on accusa de cette trahison.

Cette accusation, nous le répétons, n'étoit point sans fondement[128]: Henri III avoit d'autres armées: elles étoient commandées par d'Épernon, La Valette son frère et le maréchal de Biron; et c'étoit à entretenir ces armées, dans lesquelles il plaçoit toutes ses espérances, qu'il mettoit tous ses soins et employoit toutes les ressources de ses finances. Ces trois seigneurs appartenoient au parti politique: ce parti, qui venoit de prendre le nom de royaliste, et qui croyoit l'être sans doute parce qu'il séparoit la royauté de la religion, commençoit alors à reparoître sur cette scène de désordres qu'il ne devoit plus quitter, et dont il alloit accroître la confusion. Ainsi le roi craignoit de détruire les huguenots, cherchoit son appui dans les politiques, et étoit impuissant contre les ligueurs!

Aussi les murmures furent-ils très-violents lorsqu'il fut de nouveau question de fournir de l'argent pour les frais d'une guerre dans laquelle il n'avoit montré jusqu'alors ni franchise ni vigueur: le parlement n'enregistra que forcément ses édits bursaux, et le clergé ne lui fournit des contributions qu'à des conditions humiliantes pour lui[129]. La guerre recommença donc en Saintonge, sous le commandement du maréchal de Biron, qui n'agit que mollement contre l'ennemi, et confirma ainsi tous les soupçons que les ligueurs avoient conçu contre la politique tortueuse de la cour. Alors le duc de Guise jugea que les intérêts de son parti demandoient qu'il commençât à se montrer plus ouvertement: il s'y décida et s'empara aussitôt de plusieurs places fortes sur les frontières de la Champagne, où il stationnoit toujours avec son armée, remplaçant par des ligueurs les commandants qu'il en faisoit sortir. Au moment même où il tentoit un coup si hardi, on apprit que des troupes allemandes étoient sur le point de passer la frontière; et Henri III se trouva de nouveau seul au milieu de tous les partis et de tous les intérêts. De nouvelles tentatives qu'il fit alors auprès du roi de Navarre pour l'engager à changer de religion et à se réunir à lui, ne réussirent pas davantage que celles qui les avoient précédées, et le mécontentement des chefs de la ligue s'en accrut à un tel point que, dans une assemblée qu'ils tinrent dans une abbaye du cardinal de Guise, ils jurèrent de ne point quitter les armes, de quelque part que l'ordre leur en fût donné, qu'ils n'eussent détruit ou chassé du royaume jusqu'au dernier des huguenots.

Cependant les Allemands appelés en France par le roi de Navarre alloient y entrer; l'alarme étoit vive dans toutes les provinces; et les Seize, ayant répandu partout que c'étoit le roi lui-même qui, d'accord avec le Navarrois, livroit son royaume à l'étranger[130], l'indignation contre lui fut au comble, surtout à Paris; et par les résolutions extrêmes que prirent dès lors les ligueurs de cette ville, on put prévoir les excès auxquels se livreroit plus tard cette faction turbulente des Seize, composée fortuitement de gens de tous états, et dont un grand nombre avoit été pris dans les classes inférieures de la société. Il y fut arrêté que l'on offriroit au roi des troupes et de l'argent pour chasser de France cette soldatesque étrangère; que s'il rejetoit cette offre, la ligue les lèveroit elle-même et choisiroit un prince catholique pour les commander. On alla même jusqu'à prévoir le cas où le roi mourroit; et la chose arrivant, toutes les troupes de Paris devoient se réunir entre Paris et Orléans; une assemblée d'états se formoit alors sous leur protection, et l'on y procédoit sur-le-champ à l'élection d'un roi catholique; le concile de Trente étoit reçu en France sans aucune restriction; et le pape ainsi que le roi d'Espagne étoient invités à soutenir l'élection nouvelle, l'un par ses armes, l'autre par son autorité.

(1587) Tel fut le projet qu'envoyèrent les ligueurs de Paris dans toutes les provinces, l'accompagnant d'une formule de serment que devoient signer tous ceux qui s'engageroient avec eux à l'exécuter. Mais, trop emportés pour attendre le résultat d'un concert général de la ligue, ils étoient à tout moment sur le point d'éclater; et les plus furieux ne parloient pas moins que de soulever le peuple, de s'emparer de la Bastille, du Temple, de l'Arsenal, des deux Châtelets, du Palais, du Louvre, et de se saisir de la personne du roi. Mayenne qui, depuis son retour de l'armée, n'avoit point quitté Paris, où il dirigeoit secrètement leurs conseils, effrayé des dangers auxquels alloient l'exposer des furieux qu'il ne pouvoit plus contenir, et qui paroissoient résolus d'agir, lorsque rien n'étoit encore suffisamment préparé, étoit résolu d'en sortir au plus tôt, persuadé que Henri, informé (et il ne pouvoit douter qu'il ne le fût) d'une partie de ces complots, éclateroit lui-même le premier. Le duc de Guise, qui voyoit une ville si considérable perdue pour lui, si son frère y abandonnoit les ligueurs sans chef et à la merci d'un roi outragé, le conjuroit d'y rester, lui montrant le salut de son parti et même celui de leur famille[131] attaché à la conservation de la capitale du royaume. La situation étoit périlleuse, et le péril s'accrut encore par l'arrivée du duc d'Épernon, qui revenoit de Provence, amenant un corps de troupes avec lui. C'étoit pour le roi le moment de faire avorter tous les desseins des ligueurs; et même le projet en avoit été arrêté dans son conseil avant l'arrivée de cette petite armée; mais il retomba bientôt dans ses irrésolutions accoutumées, et l'audace des Seize en redoubla. Enfin, pour le déterminer à sortir de cette inconcevable indolence, il fallut que le complot eût été formé de l'enlever un jour qu'il devoit se rendre à la foire Saint-Germain. Il n'y alla point; et, l'avis lui étant bientôt apporté que le duc d'Épernon, qu'il y avoit envoyé à sa place, avoit été insulté et poursuivi par ceux qui l'y attendoient lui-même, il jeta promptement des soldats dans la Bastille, dans l'Arsenal, sur tous les points dont les conjurés avoient résolu de s'emparer; et ainsi le complot fut déconcerté avec une facilité qui auroit dû lui apprendre ce qu'il pouvoit encore dans cette ville de Paris qu'il étoit si important pour lui de conserver.

Mais qu'en arriva-t-il? Mayenne, qui vit aussitôt tout ce qu'il avoit à craindre pour sa propre sûreté, après un tel coup d'autorité, lui demanda la permission de se retirer et le prince débonnaire la lui accorda, se contentant de lui dire lorsqu'il vint prendre congé de lui: «Mais quoi! mon cousin, abandonnez-vous ainsi les bons ligueurs de Paris?—Je ne sais ce que veut dire Votre Majesté,» répondit Mayenne, qui monta aussitôt à cheval, et partit sans que le roi lui demandât d'autres éclaircissements; satisfait seulement d'avoir déjoué la conspiration et de s'être assuré des principaux postes de Paris, il ne poussa pas plus loin ses recherches, et rentra dans son repos.

Le duc de Guise, informé de ce qui s'étoit passé, envoya un message aux Seize pour se plaindre de cette précipitation imprudente qui avoit manqué tout perdre, et les menaça même, dit-on, de les abandonner. Il étoit cependant bien éloigné de vouloir rompre avec eux; et, rassuré bientôt par cette molle conduite du roi, qui passoit même, en cette circonstance, toutes les idées qu'il s'étoit faites de sa foiblesse, il resserra au contraire les liens qui l'unissoient à leur faction, leur promettant que, s'ils vouloient se laisser conduire par ses avis, de son côté il ne leur manqueroit pas, et qu'au premier signal il voleroit à leur secours.