Sur le maître-autel, la Résurrection de Notre-Seigneur; par frère André.

DE L'UNIVERSITÉ.

Il faut se transporter aux premiers temps de la seconde race pour trouver l'origine de l'Université; non que cette célèbre école eût dès lors son chef, ses magistrats, ses priviléges, tout ce qui l'a maintenue florissante jusque dans les derniers jours de la monarchie: il ne faut point chercher au delà du onzième siècle les premiers éléments de sa formation en compagnie. Mais on la voit remonter, par une succession presque continuelle de maîtres et de disciples, jusqu'au célèbre Alcuin, qui, sous la protection de Charlemagne, fit refleurir dans les Gaules les sciences et les lettres. Introduites d'abord par les Romains dans ces contrées barbares qu'elles policèrent, et où elles furent long-temps en honneur; chassées par les grossiers vainqueurs qui succédèrent à ces maîtres du monde; jetant à peine quelque lueur foible et incertaine sous la dynastie agitée et malheureuse des Mérovingiens, elles se virent enfin rappelées et placées près du trône par ce grand monarque, politique, guerrier, législateur, et qui semble réunir à lui seul tous les talents et tous les genres de gloire. Relevée par cette main puissante, l'école qui, de temps immémorial, existoit dans le propre palais de nos rois où elle étoit principalement destinée à l'instruction de la jeune noblesse, reprit une telle vigueur et un tel éclat, «qu'elle devint, dit Alcuin lui-même, une nouvelle Athènes, préférable à l'ancienne autant que la doctrine de Jésus-Christ est supérieure à celle de Platon.» Les savants les plus distingués de l'Europe, attirés par les caresses et les libéralités de Charlemagne, vinrent de toutes parts y apporter les trésors de leur doctrine. Animés par un si noble exemple, les monastères et les cathédrales rouvrirent les anciennes écoles, qui, de tout temps, y avoient été attachées; et le goût de l'étude se répandit dans toutes les parties de l'empire. Cette étude comprenoit dès lors presque toutes les parties des connoissances humaines, mais seulement dans leurs rapports avec la religion. On apprenoit la grammaire pour mieux entendre l'écriture sainte, et pouvoir la transcrire plus exactement. La rhétorique et la dialectique ne sembloient utiles que parce qu'elles fournissoient des moyens de mieux pénétrer le sens des Pères, et de réfuter avec plus de ressources et de clarté les erreurs contraires aux dogmes du christianisme. Les auteurs païens et surtout les poëtes étoient dédaignés; on condamnoit leur lecture, et la musique elle-même, que l'on cultivoit avec une sorte de passion, étoit entièrement renfermée dans le chant ecclésiastique. C'étoit surtout dans l'école palatine que ce plan d'études avoit été mis en vigueur, et pendant près de trois siècles on y vit fleurir avec plus ou moins d'éclat la théologie et tous les arts libéraux, à l'exception de la médecine, dont il n'est fait presque aucune mention.

Cette école tomba sous Louis-le-Débonnaire, et redevint florissante sous Charles-le-Chauve. Toutefois les noms de ceux qui la gouvernèrent ne sont connus que jusqu'à la fin du règne de ce prince; et c'est encore une question parmi les érudits de savoir si, après lui, l'école palatine continua de suivre nos rois dans les diverses résidences qu'il leur plaisoit de choisir, ou si dès lors elle avoit un établissement fixe à Paris. Il est impossible de rien offrir de positif à ce sujet; mais dès le neuvième siècle on voit fleurir dans cette ville une école dirigée par Remi d'Auxerre, élève des disciples d'Alcuin; et soit que cette école fût une continuation de la première, ou simplement une branche détachée de ce tronc célèbre, il est certain du moins qu'au moment où nous perdons de vue l'école royale, celle que gouvernoit Remi se montre à nos yeux; et de là jusqu'à l'établissement de l'Université, il n'y a plus ni lacune, ni obscurité dans l'histoire de l'enseignement public.

Robert, comte de Paris, régnoit alors dans cette ville, et protégeoit les lettres et ceux qui les cultivoient. Remi, qui mourut au commencement du dixième siècle, laissa des successeurs qui le remplacèrent dignement, et parmi lesquels il faut distinguer Abbon, depuis abbé de Fleuri, et Huboldus, chanoine de Liége, lequel ferme la tradition de l'enseignement à Paris pour le dixième siècle, et la commence pour le onzième. Cette dernière époque, plus riche que la précédente en maîtres fameux, nous conduit enfin à Guillaume de Champeaux, et dès lors les traditions deviennent encore plus authentiques, et la succession non interrompue des maîtres tout-à-fait incontestable.

Quelque temps avant que cet homme célèbre eût paru dans l'école, les études y avoient subi une révolution qui, sous plusieurs points, ne semble pas leur avoir été avantageuse. Depuis Remi d'Auxerre jusqu'alors, la marche de l'enseignement étoit extrêmement simple, mais sûre et raisonnable. On professoit la grammaire et la rhétorique d'après les principes adoptés de tout temps par les meilleurs maîtres; et le système que l'on suivoit dans ce cours étoit peu différent de celui que nous avons vu en vigueur jusque dans les derniers temps de l'Université. Les études théologiques étoient dirigées selon la méthode des Pères et le véritable esprit du christianisme: un grand respect pour les traditions, en étoit le fondement; on ne donnoit presque rien à la raison humaine, et tout à l'autorité. La philosophie, qui se composoit de la dialectique et des quatre parties[341] principales des mathématiques, se réduisoit, pour la première de ces deux sciences, à l'explication du livre des dix catégories, attribué alors à saint Augustin; et le respect qu'inspiroit la religion ôtoit jusqu'à la pensée d'employer les moyens que pouvoit offrir l'argumentation pour en éclaircir les difficultés et en pénétrer les mystères. On connoissoit Aristote; il l'étoit même, du moins en partie[342], dès le neuvième siècle; mais on en faisoit peu de cas, et ce ne fut que quelques années avant le commencement du douzième, que le corps entier de ses écrits pénétra en France par les Arabes alors établis en Espagne, et grands admirateurs de ce philosophe. Ils y furent accueillis avec transport. Malheureusement les esprits n'étoient pas assez forts pour démêler ce qu'il y avoit d'excellent dans les ouvrages de ce beau génie, et en séparer les idées hasardées et systématiques: de là s'introduisirent dans les études un goût d'analyse quintessenciée, la manie de tout définir, de multiplier les divisions et les subdivisons, l'amour de la dispute, les distinctions frivoles, en un mot toutes les subtilités qui formèrent le caractère de la scolastique. Alors on vit paroître la secte dangereuse des nominaux, dont on retrouve encore des traces dans le quinzième siècle. Ils portèrent leurs bizarres égarements jusque dans les matières les plus importantes de la foi, et furent victorieusement combattus par les réalistes. Les arguments les plus puérils des anciens sophistes grecs devinrent l'occupation la plus grave des nouveaux philosophes, non moins absurdes et plus ignorants; l'amour du raisonnement, le sot orgueil qu'il inspire, firent bientôt dédaigner les lettres; et la théologie, traitée d'après cet imprudent système, commença à mêler sans cesse une vaine argumentation à l'autorité.

Cependant le charme de la nouveauté, et cet espèce d'enivrement que produit la science humaine, et même son image, gagnoit peu à peu les esprits. On admiroit indistinctement, comme un progrès réel des connoissances, tout ce qu'on ajoutoit à l'ancien enseignement. Du reste on ne peut nier qu'à certains égards, l'instruction n'eût éprouvé des développements utiles. Aussi est-ce à cette époque que commence la grande splendeur de l'école de Paris. Jusque-là, c'est-à-dire pendant l'espace de près de deux siècles, elle avoit eu des rivales; et plusieurs même, telles que les écoles de Reims sous Gerbert, de Chartres sous Fulbert, de l'abbaye du Bec sous Lanfranc, étaient plus fréquentées, plus fécondes en grands hommes, jetoient enfin un plus grand éclat; mais au douzième siècle, sous Guillaume de Champeaux, dont nous avons déjà parlé, sa gloire commence à obscurcir celle de toutes les autres écoles; et placée alors au premier rang, elle l'a depuis toujours conservé.

Guillaume de Champeaux étoit archidiacre de l'église de Paris: il tint long-temps les écoles du cloître, où il enseigna la rhétorique, la dialectique et la théologie avec beaucoup de réputation et un grand concours d'auditeurs. Le fameux Abailard se mit au rang de ses disciples: abusant des avantages que lui donnoit sur ce grave personnage un esprit moins solide sans doute, mais plus vaste et plus brillant, il eut bientôt éclipsé son maître; et par ses attaques continuelles, il sut lui inspirer de tels dégoûts, qu'on le vit quitter sa chaire, son archidiaconé, prendre l'habit de chanoine régulier, et s'enfermer dans la maison de Saint-Victor[343]. Telle est l'origine de cette dernière école, si célèbre dans l'Université. Guillaume ne tarda pas à y reprendre les leçons qu'il n'avoit interrompues qu'à regret; les excellents élèves qu'il y forma continuèrent l'ouvrage qu'il avoit commencé; le régime de la maison prit de la consistance; elle s'accrut en édifices et en revenus, et devint de plus en plus florissante par la régularité de la discipline et par l'excellence des études théologiques.

Abailard ne laissa point son maître tranquille dans cette retraite; et leurs démêlés continuèrent jusqu'au moment où Guillaume, nommé évêque de Châlons, eut enfin cédé la place à son ingrat et présomptueux adversaire. C'est alors que commença pour celui-ci cette longue suite de malheurs et d'égarements qui, plus encore que sa science et son génie, ont rendu son nom à jamais fameux. Personne n'ignore ses amours avec Héloïse, son mariage furtif, la vengeance atroce qu'exerça sur lui la famille de cette jeune personne, la retraite forcée des deux époux, et les persécutions continuelles que s'attira cet esprit ardent, inquiet, incapable de repos, et que l'amour désordonné de la gloire eut bientôt arraché du cloître pour le ramener sur un théâtre qui lui avoit été si funeste. Les subtilités de la dialectique, qu'il mêloit avec beaucoup de témérité dans ses leçons de théologie, le jetèrent bientôt dans de dangereuses erreurs, et élevèrent contre lui de graves accusations. Justement condamné dans un concile assemblé à Soissons, forcé de s'enfuir du monastère de Saint-Denis, où son imprudence avoit excité contre lui de vifs ressentiments; attaqué de nouveau pour ses opinions erronées par saint Bernard et saint Norbert; condamné une seconde fois dans le concile de Sens, il ne mena plus désormais qu'une vie errante et agitée, pendant laquelle on le voit cependant professer encore à Paris dans l'école de Sainte-Geneviève, où dominoit l'étude de la dialectique.

C'étoit dans le cloître qu'Abailard avoit donné ses premières leçons; et les diverses circonstances de sa vie prouvent évidemment la multiplicité des écoles. Outre cette école attachée à la cathédrale, et celle de Sainte-Geneviève et de Saint-Victor, qui y sont clairement désignées, il y en avoit encore beaucoup d'autres[344]; et des auteurs contemporains nous apprennent que la dialectique y étoit enseignée par un grand nombre de maîtres, à quàm plurimis magistris. Du reste on ne voit rien qui puisse faire présumer que ces écoles fussent dès lors réunies par un lien commun, ni soumises à la même autorité. On ne connoissoit encore, du temps d'Abailard, ni les titres de bacheliers et de docteurs, ni les conditions qu'il fallut remplir par la suite pour les obtenir. Cependant on y remarque déjà des traces d'une discipline: on voit, dès cette époque, un maître destitué pour cause de désordres dans ses mœurs; on ne pouvoit commencer à donner des leçons que sous l'autorité d'un professeur titulaire; et lorsqu'Abailard fut attaqué pour ses opinions théologiques, ses accusateurs lui reprochèrent, entre autres griefs, la licence qu'il osoit prendre d'enseigner sans maître, sine magistro, parce qu'effectivement ce n'étoit point dans l'école de Paris, mais dans celle de Laon, qu'il avoit pris des leçons de théologie.