Cette fureur se communique dans un instant à toute la ville: la populace des faubourgs se précipite de toutes parts vers le palais et la cité, où le gros du rassemblement étoit déjà formé. En moins de deux heures près de treize cents barricades sont élevées dans Paris; tous les dépôts d'armes sont ouverts ou forcés; l'air retentit des plus horribles imprécations contre Mazarin et les autres ministres; la reine elle-même n'est point ménagée. Les cris de vive Broussel! vive le coadjuteur! se mêlent à ces cris forcenés. Cependant le parlement, assemblé tumultuairement, décidoit d'aller en corps redemander à la régente ses membres arrêtés; et la cour faisoit solliciter alors ce même coadjuteur qu'elle avoit outragé la veille, pour obtenir de lui qu'il calmât la sédition. Il s'en défendit avec une douleur hypocrite, et le parlement se mit en marche pour le Palais-Royal, au milieu des acclamations d'une multitude qui abaissoit devant lui ses armes et faisoit tomber ses barricades. Le premier président, Mathieu Molé, marchoit à la tête de sa compagnie. Il parla à la reine avec beaucoup de chaleur et d'éloquence, essayant de la convaincre qu'il n'y avoit d'autre moyen de calmer une population entière, prête à se porter aux dernières extrémités, que de rendre les prisonniers. La reine, d'un caractère inflexible jusqu'à l'opiniâtreté, ne lui répondit que par des reproches et par des menaces, et sortit brusquement pour ne pas en entendre davantage. Molé et le président de Mesmes, qui avoient un égal dévouement pour la cour, mais non pas le même courage, reviennent et veulent tenter un dernier effort au moment où la compagnie s'apprêtoit à sortir: ils rembrunissent encore les couleurs du tableau, montrent Paris entier, armé, furieux, et sans frein, l'État sur le penchant de sa ruine; ils n'obtiennent rien. Mazarin propose seulement de rendre les prisonniers, si le parlement consent à ne plus s'occuper de l'administration, et à se renfermer uniquement dans ses fonctions judiciaires: la compagnie promet de s'assembler le soir pour délibérer sur cette proposition; la cour est satisfaite de cette promesse qui lui faisoit gagner du temps, ce qui étoit beaucoup pour elle; et les magistrats commencent à défiler pour retourner au palais.
Le peuple, qui croyoit Broussel renfermé dans le Palais-Royal, et qui s'attendoit à le voir ramené par le parlement, ne le voyant pas reparoître, commença à murmurer dès la première barricade; les murmures augmentèrent à la seconde; ils dégénérèrent à la troisième, près de la croix du Tiroir, en menaces et en voies de fait. Un furieux saisissant le premier président, et lui appuyant le bout d'un pistolet sur le visage, «lui commande de retourner à l'instant, et de ramener Broussel, ou le Mazarin et le chancelier en otage, s'il ne veut être massacré lui et les siens.» Molé, calme et serein au milieu de cette foule, qui grossissoit sans cesse autour de lui, l'accablant de malédictions et d'outrages, ne donne pas le moindre signe de crainte ni de foiblesse, répond aux cris de ces rebelles avec toute la dignité d'un magistrat qui a le droit de les punir de leur rébellion, et ralliant paisiblement sa compagnie, revient au petit pas vers le Palais-Royal, au milieu de ce cortége de forcenés.
Il lui fallut essuyer ici de non moins rudes assauts. Anne d'Autriche, que la colère avoit mise hors d'elle-même et entièrement aveuglée sur le danger, s'indignoit que le parlement eût osé revenir après ce qui s'étoit passé; et l'on prétend même qu'elle eut un moment la pensée de faire arrêter quelques conseillers, pour lui répondre des fureurs de la populace. Molé parla avec plus d'éloquence et de chaleur encore que la première fois. Cinq ou six princesses qui se trouvoient dans le cabinet, se jetèrent aux pieds de la reine; le duc d'Orléans, Mazarin surtout, dont la frayeur étoit extrême, se joignirent à la foule suppliante qui l'environnoit, et parvinrent enfin à lui arracher ces paroles: «Eh bien! Messieurs du parlement, voyez donc ce qu'il est à propos de faire.» Ces paroles sont saisies avec empressement: on fait monter le parlement dans la grande galerie; il y tient séance, délibère, et le résultat de la délibération est que la reine sera remerciée de la liberté des prisonniers, et que, jusqu'aux vacances, la compagnie ne s'occupera plus des affaires publiques, à l'exception du paiement des rentes sur l'Hôtel-de-Ville et du tarif. Des lettres de cachet sont délivrées; on prépare les carrosses du roi et de la reine pour aller chercher Broussel et Blancmesnil, et le parlement fait marcher ces carrosses devant lui comme un signe certain du triomphe qu'il vient de remporter. Les passages alors lui sont ouverts; et les acclamations qui l'avoient accompagné le matin, le suivent encore jusqu'au palais.
Le peuple n'en resta pas moins armé toute la nuit et le lendemain, jusqu'au retour de Broussel, qui ne parut à Paris que vers dix heures du matin. Il y fut reçu avec tous ces transports frénétiques que la multitude éprouve ordinairement pour ses idoles. Les barricades sont rompues, les corps-de-garde se dispersent, et deux heures après, les rues de Paris étoient libres et sa population paroissoit tranquille; cependant il s'y conserva encore, pendant quelques jours, un reste de fermentation qui continua de donner des inquiétudes à la reine et au cardinal. Sur le moindre bruit qui se répandoit que des troupes arrivoient dans les environs de Paris, des cris de fureur se faisoient entendre de nouveau, tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre; à ces cris se mêloient le cliquetis des armes, et quelquefois même des salves de mousquetade. Mazarin, plus effrayé que jamais, demeura, pendant ce temps, déguisé, botté, et tout prêt à partir, parce que, disoit-on, le peuple étoit résolu de le prendre pour otage, et, si la cour usoit de violence, d'exercer sur lui les plus terribles représailles. On ne parvint à calmer cette multitude qu'en lui témoignant une confiance sans réserve, en éloignant les troupes qui lui portoient ombrage, et en réduisant la garde du roi à un très-petit nombre de soldats. On conçoit combien une telle condescendance dut coûter à la fierté de la régente.
La cour sembloit abattue, le parlement triomphoit; mais l'auteur secret de tant de désordres, Gondi, étoit trop clairvoyant pour ne pas prévoir que le retour seroit terrible, surtout pour lui, s'il ne se procuroit des appuis plus solides que cette faveur inconstante du peuple, et cette fougue momentanée du parlement, divisé lui-même en plusieurs partis, et incapable de marcher long-temps dans les mêmes voies. La feinte douceur que la reine et son ministre lui témoignèrent le lendemain, les caresses dont ils l'accablèrent, ne firent que l'affermir dans ces idées et dans sa résolution. Il savoit que le vainqueur de Lens étoit mécontent de la cour, et surtout de Mazarin: ce fut sur lui qu'il jeta les yeux; c'est lui qu'il résolut de faire le soutien de son parti.
Le prince n'étoit point encore revenu de l'armée: il s'agissoit, jusqu'à son retour, de maintenir la cour dans l'inaction, sans cesser cependant d'entretenir l'animosité du peuple, ce que personne ne savoit faire avec plus d'habileté que le coadjuteur[117]; et il y eût réussi, si le parlement eût voulu entrer dans ses vues, si ce prélat eût pu modérer les mouvements de cette compagnie, comme il savoit exciter ceux de la multitude. Il avoit trouvé le moyen de s'introduire dans les assemblées secrètes que tenoient quelques-uns de ses membres, et c'étoit sous son influence que s'y préparoient les matières qui devoient être présentées aux chambres assemblées, et que l'on y convenoit de la manière dont elles seroient présentés: en ceci il n'avoit d'autre intention que de tenir toujours la compagnie en haleine. Mais, par une impétuosité qui rompit toutes ses mesures, le parlement osa se proroger lui-même à l'approche des vacances sur lesquelles la régente avoit compté; et insistant, malgré le refus qu'elle en fit d'abord, la forcer en quelque sorte à lui accorder une prolongation de service, sous prétexte d'affaires qui ne souffroient aucun délai. Anne d'Autriche outrée de cette insolence, voyant d'ailleurs s'accroître de jour en jour l'audace séditieuse de la populace[118], prit enfin la résolution d'emmener le roi hors de Paris, et d'employer, s'il le falloit, contre cette ville rebelle, toutes les forces de la monarchie.
Tout fut préparé dans le plus profond mystère, et la cour partit tout à coup pour Ruel le 13 septembre au matin. Dès qu'elle y fut arrivée, Mazarin, qui, dans sa position, avoit le grand avantage de pouvoir employer la force quand la ruse ne lui sembloit pas suffisante pour arriver à ses fins, avoit cru devoir se délivrer par un moyen violent de Chavigni et de Châteauneuf, qu'il considéroit comme les plus dangereux de tous ses ennemis. Le premier fut constitué prisonnier à Vincennes, dont il étoit gouverneur; le second fut de nouveau exilé. Ce coup d'autorité exaspéra les esprits: les principaux frondeurs se virent menacés, dans cette violence dont deux d'entre eux venoient d'être les victimes; on cria à la tyrannie; pour la première fois, Mazarin fut nommé, dans les opinions, avec les qualifications, les plus injurieuses; on agita la question de savoir s'il ne conviendroit pas de pourvoir à la sûreté publique en mettant des bornes à l'exercice du pouvoir absolu sur la liberté des citoyens. Le parlement fit prier les princes de se rendre dans son sein pour y délibérer sur l'arrêt de 1617[119], qui, à l'occasion du maréchal d'Ancre, défendoit, et ce sous peine de la vie, aux étrangers, de s'immiscer dans le gouvernement de l'État; et, malgré un arrêt du conseil, donné en cassation du sien, persista dans toutes ses conclusions. La reine, de plus en plus irritée, se fait alors amener furtivement de Paris son second fils, le duc d'Anjou, qu'une indisposition l'avoit forcée d'y laisser: à peine cette nouvelle est-elle sue, que l'alarme se répand de nouveau partout; le parlement donne ordre au prévôt des marchands et aux échevins de pourvoir à l'approvisionnement et à la sûreté de la ville; tout s'y dispose comme si elle étoit sur le point de soutenir un siége; les bourgeois préparent leurs armes, et ne paroissent point effrayés des hasards et des conséquences d'une guerre civile.
Gondi, qui ne l'auroit point voulu sitôt parce qu'il ne jugeoit pas que l'on y fût encore assez préparé, tout déconcerté qu'il étoit par ce mouvement trop rapide du peuple et par cette folle conduite du parlement, prenoit cependant ses mesures pour un événement qu'il jugeoit inévitable; et il étoit prêt à faire partir pour Bruxelles un négociateur chargé de traiter avec le comte de Fuensaldagne qui y commandoit, et de le déterminer à faire marcher une armée espagnole au secours de Paris, lorsqu'on vint lui annoncer l'arrivée du prince de Condé, à laquelle il ne s'attendoit pas sitôt. C'étoit Anne d'Autriche elle-même qui l'avoit appelé dans l'intention de s'en faire un appui qu'elle ne croyoit pas pouvoir lui manquer. Mais Gondi, plus fécond encore en ressources, et rassuré par ce retour même qui sembloit devoir détruire toutes ses espérances, renonça aussitôt au projet qu'il avoit formé du côté de l'Espagne, et conçut le dessein, plus hardi peut-être, de disputer à la cour le héros sur lequel elle avoit compté. Il vit le prince en secret, le trouva, au sujet de Mazarin, tel qu'il le désiroit, sut lui persuader que tout le mal venoit de cet entêtement que la reine mettoit à soutenir un tel ministre, et qu'il falloit employer tous les moyens pour la forcer à l'abandonner. Le prince tomboit d'accord avec lui sur tous ces points: abattre le cardinal et gouverner peut-être à sa place lui sembloit une perspective séduisante; mais les prétentions excessives et les entreprises audacieuses du parlement l'effrayoient: «Je m'appelle Louis de Bourbon, disoit-il, et je ne veux pas ébranler la couronne;» comme si un instinct secret lui eût révélé qu'en effet il n'y avoit plus rien désormais entre le roi et le parlement.
Dans l'espèce d'irrésolution où le jetoit cette situation des affaires, il fut décidé qu'on prendroit un parti mitoyen; que, pour le moment, le prince se présenteroit comme intermédiaire entre les deux partis, et dans cet intervalle de repos qu'il auroit su faire naître, travailleroit de tous ses efforts à dégoûter la reine de Mazarin, et sinon à le précipiter tout à coup du haut rang où elle l'avoit élevé, du moins à l'en laisser glisser, de manière qu'il devînt ensuite facile de s'en débarrasser tout-à-fait. En conséquence de ce plan, qui convint à Gondi parce qu'il lui faisoit gagner du temps, Condé détourna la reine du projet qu'elle avoit formé d'attaquer Paris, et lui proposa d'engager une conférence entre lui-même, le duc d'Orléans et les députés du parlement. Cette conférence eut lieu à Saint-Germain, où la cour s'étoit transportée; et Gondi, par une démarche très-adroite, trouva le moyen d'en faire exclure le cardinal. Elle commença le 25 septembre, et dura, à plusieurs reprises, jusqu'au 22 octobre. On y discuta, les uns après les autres, tous les articles de l'arrêté du parlement; et tous, long-temps débattus, furent enfin accordés jusqu'à celui de la sûreté publique[120], qui avoit le plus offensé la cour, et au moyen duquel la liberté fut aussitôt rendue à MM. de Châteauneuf et de Chavigni. Tout cela se fit d'abord malgré la reine, qui auroit bien voulu que les princes ne se fussent pas montrés si faciles; mais, après avoir vainement tenté de les ramener à ces partis violents qu'elle étoit toujours disposée à prendre, elle se radoucit tout à coup, par l'envie extrême qu'elle avoit de voir cesser les assemblées du parlement. Enfin cette déclaration fameuse qui portoit un si rude coup à l'autorité royale fut enregistrée comme la compagnie l'avoit conçue et rédigée; les chambres prirent leurs vacations, et la cour revint à Paris, où le roi fut reçu de ce peuple aveugle et léger, avec les acclamations ordinaires et les transports de la plus vive allégresse.
Le caractère même de cette paix présageoit son peu de durée. Elle étoit trop désavantageuse à la régente pour qu'elle ne cherchât pas d'abord à en éluder les conditions, ensuite à accabler des rebelles qui avoient eu l'audace de traiter avec leur souverain et de prescrire des bornes à son autorité. Ceux-ci sentoient tout le danger de leur position, surtout Gondi, dont l'ambition n'avoit rien gagné à ce dernier arrangement, et qui craignoit toujours le juste châtiment que lui méritoient les barricades. Les yeux sans cesse attachés sur cette cour qu'il avoit si profondément offensée, et sur les factieux subalternes que dirigeoit son dangereux génie, cet artisan de discordes n'attendoit que l'occasion favorable pour ourdir de nouveaux complots. La disposition générale des esprits étoit telle qu'elle ne pouvoit tarder à se présenter. (1649) Par une maladresse que rien ne peut justifier, Mazarin, dès les premiers jours, avoit jugé à propos de contrevenir aux articles les plus minutieux de cette déclaration, que, dans la chaleur des partis, on regardoit comme une loi fondamentale de l'État: c'en fut assez pour rallumer un feu mal éteint. Les esprits les plus impétueux et les plus turbulents du parlement demandèrent à grands cris l'assemblée des chambres, et ne l'obtenant pas assez vite du premier président, s'assemblèrent d'eux-mêmes, entraînèrent ainsi le reste de leurs confrères, et recommencèrent leurs délibérations séditieuses. La reine, effrayée de cette fermentation nouvelle, crut leur en imposer en y envoyant les princes et les pairs; mais Gaston, toujours flottant entre les deux partis, étoit peu attaché à ses intérêts; Condé mettoit dans ses paroles et dans ses actions une hauteur, une véhémence qui n'étoient propres qu'à aigrir les esprits; la plupart des grands respiroient la faction. Dans cette journée mémorable, le premier de ces deux princes parla vaguement et foiblement; le second s'emporta jusqu'à menacer un conseiller[121] dont les clameurs l'importunoient. Le tumulte le plus violent s'élève aussitôt dans l'assemblée; on oublie le respect que l'on doit à son rang et à son caractère; il est forcé de faire une sorte de réparation en protestant qu'il n'a eu l'intention de menacer personne, et sort au milieu des cris insolents des jeunes conseillers des enquêtes, la rage dans le cœur, et bien résolu à ne plus s'exposer à de semblables avanies, «ne voulant pas, disoit-il, de prince qu'il étoit, devenir bourgmestre de Paris.»