Il faut suivre avec attention le règne de Louis XIII: il n'a pas été, selon nous, moins étrangement jugé par ses nombreux historiens que les règnes qui l'ont précédé. La révolution, qui nous a appris à nous tenir en garde contre leurs censures passionnées, nous apprendra de même à nous méfier de leurs admirations niaises et de leurs jugements superficiels. Comment en seroit-il autrement? Nous voyons de nos yeux des catastrophes qu'ils n'avoient pas su prévoir, qu'il ne leur appartenoit pas même de pouvoir imaginer. Il nous est donné de saisir dans leur ensemble des faits qu'ils isoloient sans cesse les uns des autres, qu'il leur arrivoit souvent de considérer comme de grands et heureux résultats des vues purement humaines selon lesquelles la société chrétienne étoit depuis si long-temps gouvernée; tandis que, les considérant selon l'ordre de la Providence et dans les justes rapports où ils sont placés, nous y découvrons à la fois et les effets nécessaires de ces fausses doctrines que nous avons tant de fois signalées, et les causes non moins fatales d'événements réservés aux âges suivants, et dont nous étions destinés à subir les dernières conséquences.

(1610.) Une partie de la grande chambre du parlement étoit assemblée dans une des salles du couvent des Grands-Augustins, située dans cette partie méridionale de Paris que nous décrivons maintenant[1]; et le président de Blanc-Mesnil y tenoit l'audience du soir, lorsque le bruit s'y répandit que Henri IV venoit d'être assassiné. Pendant ce temps, les conseillers les plus intimes de la reine délibéroient déjà avec elle sur les moyens de lui assurer la régence. Le moment étoit favorable et même décisif, car le prince de Condé et le duc de Soissons, les deux princes du sang qui avoient le plus de puissance et de crédit, étoient alors absents de la cour. Aussi sut-elle en profiter; et le parlement étoit encore dans le premier trouble où l'avoit jeté cette fatale nouvelle, lorsque le duc d'Épernon, celui de tous ces conseillers de Marie de Médicis qui, dans cette circonstance, montra le plus de présence d'esprit et de résolution, y entra tout à coup, et demanda avec hauteur, même d'un ton presque menaçant[2], que cette princesse fût déclarée régente, séance tenante et sans délibérer. Elle le fut en effet à l'instant même. Le lendemain, le roi vint tenir son lit de justice où la régence fut confirmée; et aussitôt commencèrent les troubles de cette orageuse minorité.

On forma un conseil de régence; et d'abord la plupart des grands seigneurs et des officiers de la couronne prétendirent y avoir entrée. Tandis que les ministres de la reine étoient occupés à satisfaire ou à repousser ces prétentions, le comte de Soissons arriva à Paris, se plaignant hautement qu'une affaire d'une aussi grande importance que la régence du royaume eût été terminée sans sa participation, et soutenant qu'un arrêt du parlement ne suffisoit point pour la conférer; qu'elle ne pouvoit l'être que par le testament des rois, ou par une déclaration faite de leur vivant, ou par l'assemblée des états-généraux. Il fallut apaiser ce prince hardi et entreprenant: les ministres y parvinrent en lui donnant une pension de cinquante mille écus et le gouvernement de la Normandie.

Il fallut aussi calmer les alarmes des huguenots, qui n'avoient point dans les conseillers de la régente la confiance qu'avoit fini par leur inspirer le feu roi, et qui surtout étoient loin de les craindre autant qu'ils l'avoient craint. On se hâta donc de publier une déclaration qui confirmoit l'édit de Nantes dans toutes ses dispositions. L'arrivée du duc de Bouillon dans la capitale avoit suivi de près celle du comte de Soissons: son crédit étoit grand dans le parti religionnaire dont il étoit considéré comme un des chefs principaux; sa souveraineté de Sedan, ses alliances et ses intelligences avec un grand nombre de princes étrangers, l'activité de son esprit et son habileté, en faisoient un personnage considérable et capable de se faire redouter. Il étoit arrivé assez tôt pour assister au conseil dans lequel fut agitée la grande question de savoir si l'on suivroit la politique du feu roi, qui n'avoit rassemblé deux armées en Champagne et en Dauphiné, que pour soutenir les entreprises des princes protestants contre la maison d'Autriche et les projets de conquête du duc de Savoie sur le Milanois; ou si, abandonnant un tel système, on conclueroit avec l'Espagne une alliance solide, si nécessaire au repos de la chrétienté. Cet avis prévalut et fit voir qu'il y avoit de bons esprits dans cette assemblée[3]. L'armée du Dauphiné fut dissoute; on conserva celle de Champagne; et le duc de Bouillon, à qui l'on avoit promis, trop légèrement sans doute, le commandement de cette armée[4], ne vit point sans un dépit profond ses espérances trompées, et la préférence que l'on donna, dans cette circonstance, au maréchal de la Châtre.

Mais ce qui inquiéta la régente plus vivement que tout le reste, ce fut le retour du prince de Condé de l'exil volontaire où il s'étoit condamné sous le feu roi[5]. Elle craignoit qu'il ne fût rentré en France pour lui disputer la régence et s'emparer du gouvernement. Ses craintes et celles de ses ministres furent telles à cet égard, qu'à l'occasion de ce retour, l'ordre fut donné d'armer les bourgeois de Paris, et que l'on créa pour les commander de nouveaux officiers qui prêtèrent serment de fidélité à la reine[6]. De son côté, le prince n'étoit pas sans méfiance et sans alarmes: il ne voulut entrer à Paris que bien accompagné; sur l'invitation secrète qu'il leur en fit faire, un grand nombre de seigneurs et de gentilshommes allèrent au-devant de lui et lui formèrent un cortége imposant, qui l'accompagna jusqu'au Louvre, où il se rendit au moment même de son arrivée. Telles étoient les dispositions des esprits, signes précurseurs et manifestes des discordes qui alloient bientôt éclater.

Dès ces premiers moments de la régence, on commença à s'apercevoir de l'empire absolu qu'exerçoient sur l'esprit de la reine Concini et sa femme Éléonore Galigaï. Leur faveur sembloit croître de jour en jour; rien ne s'obtenoit que par eux, rien ne se faisoit que par leur avis. Tout plioit devant ces deux étrangers, et les princes du sang étoient réduits eux-mêmes à rechercher leur amitié. Des querelles de cour, des jalousies, des méfiances nouvelles furent les premiers résultats de cette affection aveugle et impolitique de Marie de Médicis; et nous en verrons bientôt de plus tristes effets.

(1611) Cette année fut remarquable par la disgrâce du duc de Sully, depuis long-temps odieux à la cour, disgrâce que quelques-uns de son parti, et même des plus considérables, avouèrent qu'il avoit bien méritée[7]. Le plus grand nombre des protestants n'en jugea pas ainsi. Ces sectaires qui savoient si bien mettre à profit ou les malheurs de l'état ou la foiblesse de ceux qui le gouvernoient, ne pouvoient laisser échapper l'heureuse occasion que leur offroit une minorité pour recommencer leurs insolences et leurs mutineries. Cette même année étoit justement celle où il leur étoit permis de se réunir en assemblée générale afin de procéder à l'élection de deux députés qui résidoient constamment pour eux auprès de la cour, et qu'ils renouveloient tous les trois ans; elle se tint, comme à l'ordinaire, à Saumur, et indépendamment des délégués de chaque église, qui devoient légalement la former, on y vit arriver les ducs de La Trimouille, de Bouillon, de Sully, de Rohan, MM. de Soubise, de La Force, de Châtillon, et un grand nombre d'autres seigneurs des plus considérables du parti. L'alarme se répandit bientôt à la cour, lorsqu'on les vit, oubliant qu'ils n'étoient assemblés que pour procéder à la nomination de leurs députés, proposer de nouvelles formules de serment, répondre aux déclarations de la régente par des cahiers de plaintes, et refuser de nommer ces députés jusqu'à ce que l'on eût fait droit à leurs réclamations, dans lesquelles les intérêts du duc de Sully ne furent point oubliés. La France entière partageoit les alarmes de la cour, et craignoit de se voir replonger dans les horreurs de ces guerres civiles si peu éloignées d'elle, et dont les traces sanglantes n'étoient point encore effacées; et en effet, si l'on en eût cru les plus violents, le parti entier eût, à l'instant même, repris les armes et commencé les hostilités. Mais plusieurs autres, qui exerçoient aussi une grande influence, étoient plus modérés; quelques-uns même entretenoient des intelligences avec la cour, entre autres le duc de Bouillon; et ce fut particulièrement à ses efforts et à son habileté que l'on dut d'arrêter, au moyen de quelques concessions nouvelles, leurs pernicieux desseins. Son zèle toutefois étoit loin d'être désintéressé: la récompense qu'il en reçut ne lui paroissant pas suffisante[8], il se repentit bientôt de ce qu'il avoit fait; et c'est alors qu'on le vit, se tournant du côté du prince de Condé, s'insinuer, par mille artifices, jusque dans sa confiance la plus intime, et employer tout ce qu'il avoit de ressources dans l'esprit pour aigrir ses mécontentements.

(1612) Ils commencèrent à se manifester à l'occasion du mariage de Louis XIII avec une infante d'Espagne: le contrat en fut signé le 22 août de cette année. Ce mariage, vivement désiré par le pape, et dont les effets naturels devoient être de changer toute la politique de la chrétienté, ne pouvoit être vu d'un bon œil par le parti protestant; et du reste, les esprits étoient, dès lors, tellement faussés sur tout ce qui touchoit aux véritables rapports des sociétés que le christianisme avoit réunies sous une loi commune, que plusieurs, même parmi les catholiques, blâmoient aussi ce mariage comme ne devant amener d'autre résultat que de fortifier en Allemagne la puissance de la maison d'Autriche, et d'ôter à la France la confiance et l'appui des princes protestants. Le prince de Condé et le comte de Soissons adoptèrent ces idées: ce n'étoit qu'avec une extrême répugnance qu'ils avoient donné leur consentement à ce mariage; la faveur de Concini, qui n'avoit plus de bornes, aigrissoit encore leur mécontentement; elle continuoit à remplir la cour de cabales et de divisions; et le duc de Bouillon, attentif à profiter de toutes les fautes de la régente, ne cessoit de répéter au prince de Condé qu'elle perdoit l'état, et qu'il lui appartenoit, comme premier prince du sang, de porter remède à un aussi grand mal; il lui montroit tous ces mécontents qu'avoit faits l'aveugle prévention de Marie de Médicis pour ce qu'il appeloit un faquin de Florentin, prêts à se réunir à lui dans une si noble et si juste cause, lui offrant en même temps le secours et l'appui du parti protestant, c'est-à-dire une armée de cent mille hommes et les places fortes de France les mieux pourvues de munitions et d'artillerie. Tout cela produisit enfin l'effet qu'il en attendoit. (1614) Cette intrigue, conduite habilement et avec un tel mystère que la reine et ses ministres n'en saisirent pas le moindre fil et n'en eurent pas même le soupçon, éclata tout à coup par la retraite des deux princes, que suivirent bientôt les ducs de Nevers, de Longueville, de Mayenne, de La Trimouille, de Luxembourg, de Rohan, et un grand nombre d'autres seigneurs. Le duc de Bouillon partit le dernier; le duc de Vendôme, arrêté au moment où il se disposoit à sortir de Paris, trouva bientôt le moyen de s'échapper; et tandis que les autres confédérés se rassembloient dans la ville de Mézières, il courut en Bretagne dans le dessein de faire soulever cette province dont il étoit gouverneur.

Dans la situation critique où cette fuite des princes mettoit la régente, le duc d'Épernon donna le conseil vigoureux de faire prendre, à l'instant même, les armes à la maison du roi; de mettre le jeune monarque à la tête de cette petite armée, et de poursuivre les princes et seigneurs fugitifs avant qu'ils eussent eu le temps de rassembler des troupes et d'organiser leur parti. De l'aveu même du prince de Condé, ils étoient perdus si ce conseil eût été suivi; mais on préféra négocier lorsqu'il falloit combattre. Aux manifestes du prince de Condé, la reine répondit par des apologies; et sans que l'on eût tiré l'épée de part et d'autre, cette première guerre fut terminée par le traité de Sainte-Ménéhould, dans laquelle on accorda aux mécontents à peu près tout ce qu'ils demandoient, ce qui ne produisit de leur part et ne devoit en effet produire qu'une feinte soumission. Il fallut même que le jeune roi fût mené en Bretagne pour forcer le duc de Vendôme à mettre bas les armes; et il ne fût point rentré dans le devoir, si une partie de la province n'eût refusé de se faire complice de sa rébellion.

Quant aux protestants, ils se conduisirent, en cette circonstance, et ceci est très-remarquable, comme s'ils eussent été réellement une puissance indépendante, qui auroit eu des intérêts propres et entièrement étrangers à ceux de l'état. Après avoir promis aux princes d'être leurs auxiliaires contre la régente, ils avoient fait savoir à celle-ci que, si elle vouloit les satisfaire, ils l'aideroient à réduire les mécontents; puis, voyant que les deux partis vouloient la paix, ils s'étoient retournés du côté de ceux-ci pour rallumer la guerre. Renfermé dans la ville de Saint-Jean-d'Angeli dont, deux ans auparavant, il avoit eu l'audace de s'emparer sans que la cour eût osé lui demander raison d'un tel attentat, le duc de Rohan, protestant de bonne foi et l'un des chefs les plus ardents de ce parti, dirigeoit toutes ces manœuvres, et étendant ses vues dans l'avenir, espéroit, à la faveur de ces discordes intestines, lui faire regagner tout ce qu'il avoit perdu.