Tout étant ainsi préparé, il falloit ou trouver ou faire naître une occasion d'éclater: elle se présenta malheureusement d'elle-même. Un jésuite, dont le nom a acquis une bien triste célébrité, le père Lavalette, chargé du temporel des établissements que la société avoit formés à la Martinique, imagina de faire des spéculations commerciales dans lesquelles il ne pouvoit avoir qu'un seul but, celui d'enrichir son ordre: tout autre eût été folie. Ses spéculations, d'abord heureuses, et que ses supérieurs immédiats eurent la foiblesse de tolérer, ne réfléchissant pas que ce qui est innocent pour un particulier cessoit de l'être pour un religieux, tournèrent mal ensuite. Le commerce de France s'étoit plaint, dès le principe, d'une semblable concurrence: ce qui avoit été un premier scandale. Les frères Lioney, négociants de Marseille, et d'autres encore, se trouvèrent compromis dans les opérations désastreuses du jésuite-banquier: on le sut, et des agents, mis en œuvre par la cabale, leur persuadèrent de renoncer à un projet de conciliation qu'ils avoient entamé avec les maisons de l'ordre, dans la dépendance desquelles étoit le père Lavalette, pour attaquer l'ordre entier, comme solidaire des écarts d'un de ses membres. En droit, la maison de la Martinique étoit seule responsable: toutefois, et malgré ce droit si évident, il eût mieux valu mille fois, en un cas si grave et si délicat, consulter la prudence, et étouffer l'affaire au moyen d'une contribution levée sur toutes les maisons de la société. La cabale manœuvra avec la même adresse auprès des premiers supérieurs de l'ordre, qu'elle l'avoit fait auprès des créanciers; et de même qu'elle avoit déterminé ceux-ci à l'attaque, elle persuada à ceux-là, non seulement de se défendre, mais, ce qui étoit le chef-d'œuvre de sa perfidie, d'user du crédit que les Jésuites de Paris avoient à la cour, pour faire attribuer à la grand'chambre le jugement de ce procès. On a peine à croire qu'une société, où dominoient les conseils de tant de personnages également remarquables par l'esprit, les lumières, et cette grande expérience du monde que leur donnoient leurs nombreuses et continuelles relations avec les classes supérieures de la société, ait pu se laisser prendre à un piége aussi grossier, se jeter ainsi, tête baissée, dans les filets que lui tendoient des ennemis si bien connus. Il y a, dans ce singulier aveuglement, un dessein de la providence, qu'il ne nous est pas donné de pénétrer.
Toutefois, dès le premier pas qu'ils firent dans ce funeste procès, les Jésuites parurent comprendre les dangers qu'il entraînoit avec lui, puisqu'ils cherchèrent à éviter l'éclat des plaidoiries, et demandèrent, par requête, que la cause se discutât par écrit. Leur demande fut rejetée; et les premiers mémoires que publièrent les avocats de leurs adversaires, les premiers plaidoyers qu'ils prononcèrent, leur firent déjà entrevoir ce qu'on leur préparoit. L'affaire des créanciers du père Lavalette n'y fut traitée que subsidiairement: ce fut sur les constitutions de la société que s'exerça la faconde des légistes, que l'on avoit déchaînés contre eux. Dans ces constitutions, si semblables, pour le fond, à celles de tous les ordres religieux, et spécialement en ce qui concerne la loi d'obéissance entière aux supérieurs, sans laquelle aucune institution de ce genre ne pourroit subsister, loi d'obéissance qui n'avoit ici plus d'extension que parce que la compagnie de Jésus embrassoit un plus grand nombre d'œuvres, ces sophistes gagés virent le germe de tous les crimes que l'hypocrisie peut commander au fanatisme; et les ayant ainsi travesties, ils les exposèrent avec tous les artifices et toutes les brutalités du style de palais, devant un tribunal qui, d'avance, avoit prononcé son arrêt. Sur les conclusions de l'avocat général, Pelletier de Saint-Fargeau[207], janséniste fougueux, tous les jésuites de France furent déclarés solidaires du père Lavalette, et condamnés à payer les sommes considérables dues à ses créanciers. Cet arrêt fut rendu le 8 mai 1761, au milieu des acclamations, des trépignements de pieds, et de mille autres démonstrations d'une joie furieuse que firent éclater leurs ennemis, accourus en foule pour jouir de leur défaite.
Ce fut comme un signal donné aux libellistes qui, sur le champ, inondèrent le public de pamphlets où reparurent, sous toutes les formes, toutes les calomnies inventées ou recueillies par de plus habiles qu'eux, contre la société; tactique usée et misérable, que nous signalons, pour ainsi dire, à chaque instant, dans cette guerre anti-religieuse, mais toujours nouvelle et décisive pour la multitude dont le vice incurable est d'être ignorante et passionnée. Ce fut en cette circonstance, tant étoit effrénée la haine des jansénistes, que commença leur alliance ouverte avec les philosophes qui, dans une occasion si favorable au succès de leurs doctrines, ne pouvoient manquer d'en faire leurs instruments, en feignant de se présenter comme leurs auxiliaires[208]. Les circonstances ne les servoient que trop: une guerre de jour en jour plus désastreuse achevoit d'avilir l'autorité du prince, et l'affoiblissoit de tout ce qu'elle ajoutoit de force au mécontentement de la nation. Ils étoient sûrs du parlement: le ministère, et particulièrement celui qui en étoit alors le chef[209], applaudissoit à leurs doctrines, et étoit affilié à leur clique: la perte des Jésuites fut jurée.
C'étoit dans le plaidoyer de l'avocat général que se trouvoient les déclamations les plus violentes contre les constitutions de la société. Il y insistoit surtout, avec une affectation marquée, sur cette obéissance des religieux envers leur général, obéissance qu'il appeloit passive et aveugle, comparant celui-ci à ce Vieux de la montagne, dont le moindre signe dirigeoit à son gré ses bandes d'assassins. La composition en avoit été concertée avec l'abbé de Chauvelin qui, prenant de là son texte, dénonça ces constitutions dans une séance du parlement[210], à laquelle on avoit affecté de donner une grande solennité. Cette dénonciation, faite avec assez d'art, et qu'il renouvela, quelques jours après, dans un second discours, n'étoit néanmoins, quant au fond, qu'un résumé des vieilles calomnies répétées jusqu'à la satiété contre cette institution religieuse, et toutes constamment fondées sur ce raisonnement absurde: «Que plusieurs Jésuites théologiens, anciens et modernes, ayant publié certaines opinions pernicieuses, tant dans le dogme que dans la morale, il s'ensuivoit nécessairement que tel étoit l'enseignement constant et non interrompu de la société[211];» Argument au moyen duquel il n'étoit pas une seule institution politique et religieuse qu'il n'eût fallu détruire en France, à commencer par le parlement, à qui l'on pouvoit opposer un si grand nombre d'arrêts hérétiques, séditieux et même régicides, qu'il avoit rendus, à peu près dans tous les temps. Il n'est pas besoin de dire que la dénonciation fut accueillie: le parlement ordonna en conséquence qu'examen seroit fait des constitutions de la société de Jésus.
Cependant quelque opposition se manifesta dès lors contre cette persécution inique, et ce fut dans la famille royale qu'elle se forma. La reine, dont la pitié étoit si sincère et si vive, le Dauphin, qui promettoit à la France un règne si différent de celui de son père, savoient les répugnances qu'éprouvoit Louis XV à se prêter aux projets de la cabale, et ne cessoient de l'exciter à montrer enfin qu'il étoit le maître, en arrêtant ce torrent d'intrigues et de basses vengeances. Leurs sollicitations en obtinrent un arrêt qui ordonnoit aux jésuites de remettre à son conseil d'état les titres de leurs divers établissements, et qui défendoit au parlement de rien statuer avant un an, sur l'institut et les constitutions de ces religieux. De pareils ordres n'étoient pas faits pour l'arrêter: il avoit déjà bravé les injonctions royales pour de moins grands intérêts; et nonobstant l'arrêt du conseil, il reçut le procureur général appelant comme d'abus de toutes les bulles ou brefs promulgués en faveur de la société[212]; condamna au feu vingt-quatre ouvrages composés par des jésuites, comme séditieux, destructifs de la morale chrétienne, et enseignant une doctrine coupable et meurtrière; déclara, d'après l'assertion absurde et calomnieuse du dénonciateur, «Que tel étoit l'enseignement constant et non interrompu de la société; rejetant à cet égard tous désaveux ou rétractations, comme inutiles et dérisoires; lui défendit de tenir des colléges, et à tout sujet du roi d'y étudier, ou d'entrer dans son institut.» À cet acte de révolte si insolent, le déplorable prince, qu'ébranloient et commençoient à entraîner les manœuvres artificieuses de sa favorite et de son principal ministre, ne sut opposer que des lettres patentes qui suspendoient l'exécution de ces mesures iniques, lettres que le parlement enregistra, mais avec cette stipulation audacieuse, que la suspension ordonnée auroit pour terme le premier avril 1762.
Le roi profita de cet intervalle qu'avoit bien bien voulu fixer le parlement, pour convoquer à Paris une assemblée d'évêques, à l'effet d'avoir leur avis sur les constitutions des Jésuites. Cinquante prélats avoient été convoqués: sur ce nombre, quarante-cinq se déclarèrent pleinement et formellement en faveur de ces constitutions, n'y trouvant rien à changer ni à redire sur aucuns points, et représentèrent la destruction de la société de Jésus comme un malheur pour l'Église. Quatre demandèrent quelques modifications dans son régime, et un seul se déclara contre elle[213]. Tel fut le triomphe des Jésuites dans cette assemblée vénérable. Quatre évêques, nous venons de le dire, y avoient ouvert un avis plus foible: il devoit plaire à Louis XV, qui crut y avoir trouvé un moyen de concilier les esprits. Cet avis fut donc la base d'un édit qu'il rendit au mois de mars de l'année suivante, peu de jours avant le terme fatal fixé par le parlement. Par cet édit, les Jésuites continuoient d'exister en France, mais sous la condition d'y être assujettis à l'autorité du roi, et à la juridiction des ordinaires; l'autorité du général de l'ordre y était soumise à certains réglements, ainsi que le régime de leurs établissements, etc.
Pendant qu'une réunion si imposante des premiers pasteurs de l'église de France réclamoit ainsi en faveur des Jésuites, leurs ennemis n'avoient eu garde de perdre un temps que tant de circonstances leur prescrivoient de bien employer. À peine la dénonciation de l'abbé de Chauvelin avoit-elle été prononcée, que toutes les presses du parti s'en étoient emparées; on l'avoit répandue avec profusion dans les provinces, et à ce signal convenu, tout avoit commencé à fermenter dans les autres parlements. Trois avocats et procureurs généraux, Joli de Fleury à Paris, Monclar à Aix, La Chalotais à Rennes, s'étoient mis sur le champ à l'œuvre. Un atelier de Jansénistes, établi aux Blancs-Manteaux, leur fournissoit des matériaux, composés, suivant les traditions polémiques de la secte, de textes altérés, isolés, tronqués, falsifiés; des plumes, plus exercées que celles de ces magistrats, étoient employées à revêtir ces compositions mensongères de tous les prestiges de l'art oratoire, et des formes les plus énergiques de la satire. Ce fut ainsi qu'ils publièrent des Comptes rendus. L'écrivain choisi pour polir le travail de La Chalotais, s'étoit montré le plus adroit et le plus éloquent[214]. Ce fut ce compte rendu qui fit le plus de sensation, et cette sensation fut prodigieuse: on se l'arrachoit, on en dévoroit les pages, on croyoit à toutes ces infamies que le silence des jésuites sembloit confirmer, et un cri presque universel s'éleva contre l'Institut.
Ce fut une grande faute de leur part que ce silence qu'ils gardèrent trop long-temps: il y avoit, dans cette espèce d'abandon de leur propre cause, cette simplicité trop confiante de l'innocence qui ne peut croire au succès de la calomnie, lorsqu'elle est poussée à ce degré qui la confond avec l'extravagance. Ils s'aperçurent enfin qu'ils se trompoient; que tel étoit l'esprit de vertige répandu sur la multitude, que ce qu'il y avoit de plus fou dans ces diatribes, étoit justement ce qui obtenoit le plus de croyance; et leurs apologies commencèrent à paroître. Elles détruisirent sans peine tout cet échafaudage de mensonges et d'infamies que l'on avoit élevé contre eux. Quelques-unes sont restées et resteront comme un éternel monument de la bassesse et de la méchanceté de leurs ennemis, qui y sont démasqués et confondus, et dans leurs projets coupables, et dans leurs manœuvres ténébreuses. On n'y répliqua point, parce qu'elles étoient sans réplique. Choiseul, Mme de Pompadour et les parlements, avoient, pour les réfuter, d'autres arguments: arrivés au point où ils avoient voulu parvenir, les jésuites ayant été livrés entre leurs mains par cette suite d'intrigues si savamment ourdies, il n'y avoit plus qu'un dernier effort à faire auprès du monarque pusillanime, que sa famille, le corps des évêques, le souverain pontife, maintenoient encore dans une sorte de résistance à leurs sinistres projets. Son ministre et sa maîtresse l'entraînèrent enfin en l'effrayant sur sa propre sûreté. Depuis l'attentat de Damiens, c'étoit un moyen à peu près immanquable de lui faire faire ce que vouloit le parlement, que de lui montrer un nouvel assassin prêt à sortir de la foule, que cette réunion de factieux exaspéroit à son gré. Ils eurent même l'adresse perfide de faire partager ces alarmes à la famille royale. Elle cessa ses sollicitations en faveur des Jésuites, et Louis XV retira son édit.
Alors se consomma l'iniquité. Le 1er avril 1762, ainsi qu'il l'avoit déclaré, une année à l'avance, le parlement fit fermer tous les colléges des Jésuites; et au même instant, fut publié le recueil fameux «des Assertions des écrivains de la société,» recueil composé par des agents de la cabale[215], et avec la même bonne foi qui avoit présidé aux Comptes rendus, et à tant d'autres libelles; et cette publication fut faite pour justifier cet acte de violation de tous droits et de toute justice, qui surpassoit ses plus grands excès[216]. Le 6 août suivant, il rendit son arrêt définitif contre la société. Elle y étoit présentée «comme abusive, inadmissible, par sa nature, dans tout état policé; contraire au droit naturel, attentatoire à l'autorité spirituelle et temporelle[217], etc.» Il étoit ordonné aux Jésuites de sortir de leurs maisons, d'en quitter l'habit, de renoncer à l'institut, à ses règles, à la vie commune, de cesser toutes correspondances avec les membres de leur ordre, etc. Le parlement de Rennes suivit le premier cet exemple; après lui vint le parlement de Rouen, qui se signala par une fureur encore plus grande, et telle, qu'elle fut blâmée même dans le parti. À Bordeaux, à Metz, à Perpignan, à Aix, à Toulouse, à Pau, à Dijon, à Grenoble, la cabale eut plus d'obstacles à vaincre; mais il est remarquable que, partout, elle ne l'emporta que d'un petit nombre de voix[218]. Quelques parlements ne se laissèrent point ébranler, et refusèrent de mentir à leur conscience[219]. Clément XIII condamna ce qui venoit de se passer, aussitôt, qu'il en eut connoissance, par un bref apologétique des Jésuites, annonçant aux cardinaux françois, qu'il avoit déclaré vains et nuls, dans un consistoire et par un décret solennel, tous ces arrêts des parlements de France. L'archevêque de Paris, à peine revenu de l'exil, éleva de nouveau cette voix que l'on étoit toujours sûr d'entendre chaque fois qu'il y avoit péril pour la religion; et, dans une instruction pastorale devenue fameuse, attaquant le jugement rendu contre les Jésuites par les tribunaux séculiers, les convainquit de mensonge et d'ignorance dans ce qu'ils avoient avancé sur leur institut, sur leurs vœux, sur leurs doctrines, sur leurs fonctions. Un grand nombre d'évêques, qui n'avoient point encore parlé, rompirent le silence, et unirent leurs réclamations à celles de l'intrépide archevêque; et, à l'exception de quatre de ses membres, ce fut alors le corps épiscopal qui s'éleva tout entier en faveur de la société. Les actes les plus graves et les plus solennels des premiers pasteurs de l'Église, n'étoient pas faits pour en imposer au parlement: on peut dire au contraire que son audace en devint plus insolente. L'instruction de l'archevêque de Paris lui fut dénoncée; et bien que le dénonciateur eût lui-même reconnu qu'elle étoit écrite avec modération, un arrêt la condamna au feu. Ces furieux attaquèrent ensuite le prélat lui-même, et quoique le roi l'eût exilé sur-le-champ à la Trappe, comme pour le soustraire à leur vengeance, et que, dans l'impossibilité de mieux faire pour lui, il les conjurât de ne pas aller plus loin, il ne put éviter des remontrances où ils distillèrent, en quelque sorte, leur rage contre les Jésuites et contre leurs généreux défenseurs. Cette rage ne connoissant plus de bornes; ils sévirent contre tous les écrits que l'on publioit en faveur de la société, contre les distributeurs de la lettre pastorale de M. de Beaumont, contre les évêques qui y adhéroient par des mandements, et supprimèrent les brefs du pape[220]. Il leur manquoit encore de chasser de Paris le grand nombre d'évêques que ce danger imminent de l'Église y avoit attirés: ils essayèrent de le faire, en ordonnant au procureur-général «de faire exécuter les lois sur la résidence.» Enfin, voulant en finir tout d'un coup avec ses victimes, le parlement rendit un arrêt qui prescrivoit aux Jésuites de renoncer à leur institut «par un serment,» c'est-à-dire, qui leur ordonnoit le parjure contre Dieu même; et comme ils refusèrent presque tous de le prêter, un autre arrêt fut rendu sur le champ, et c'étoit celui de leur bannissement. Jamais proscription plus inique ne fut exécutée avec plus de cruauté: ni l'âge, ni les infirmités, ni l'éclat des talents, ni la vertu la plus éprouvée, ni les plus utiles travaux, ni les supplications même de la famille royale qui demandoit que du moins on lui laissât quelques-uns de ces proscrits qu'elle avoit attachés à son service, rien ne put devenir un titre d'exception; et quatre mille religieux, qu'il avoit plu à ces tyrans en simarre de placer entre leur conscience et la faim, furent arrachés à leur famille, à leur pays, et forcés d'aller mendier leur pain dans une terre étrangère[221]. De quoi les accusoient leurs persécuteurs? ils ne leur reprochoient aucun crime; ils avouoient que leur conduite étoit régulière; que leurs mœurs étoient irréprochables: tout leur tort étoit d'être soumis «à une règle impie, sacrilége, attentatoire à la majesté divine et à l'autorité des deux puissances.» C'étoit uniquement pour cela que l'on sévissoit contr'eux. Nous avons vu qu'en Portugal, au contraire, on les avoit chassés, parce que c'étoient des hommes corrompus, abominables, «qui avoient dégénéré de la sainteté de leur pieux institut[222].» Telles sont les contradictions monstrueuses de l'iniquité. Cependant ce dernier acte de barbarie trouva des désapprobateurs, même parmi les ennemis les plus ardents des Jésuites. Peu de parlements se sentirent le courage d'imiter celui de Paris; et, de cette diversité de conduite, il résulta que le roi, conseillé par Choiseul qui trouvoit lui-même que les instruments de sa haine avoient trop fait, rendit un édit qui adoucit la rigueur de l'arrêt, soumit les Jésuites à une loi commune, et permit aux bannis de respirer du moins l'air de leur pays.
Cette même année mourut Mme de Pompadour, et la date de sa mort nous dispense de toute réflexion sur cette femme. La faveur de Choiseul, déjà grande, s'accrut de toute celle qu'elle avoit possédée[223]: sans en avoir le titre, il obtint tous les pouvoirs de premier ministre, les honneurs qu'il voulut, les richesses qu'il lui plut d'accumuler, et n'en devint que plus acharné contre les Jésuites, qu'il avoit des motifs particuliers de haïr, motifs que l'on a crus fort différents de ceux qu'il faisoit publiquement valoir[224]. Lié avec les chefs du parti philosophe dont il étoit le disciple, poussé par eux et par une perversité égale à la leur, cet homme, devenu le maître de la France, avoit conçu le projet insensé (et des lettres de sa main en font foi) de détruire, dans le monde entier, l'autorité du pape et la religion catholique. Or, l'entière destruction d'un ordre religieux si fortement constitué, et qui, répandu dans les deux hémisphères, soutenoit et propageoit de toutes parts la pureté de la foi et la plénitude de cette autorité apostolique, devenoit la condition première d'un semblable projet: il s'y porta donc de toute l'activité de son esprit, nourri d'intrigues et de fraudes. C'étoit en Espagne que le plus grand coup restoit à frapper: il n'est point encore de notre sujet de raconter, par quels moyens et par quels sacrifices faits aux dépens de la dignité du trône de France, il sut s'introduire dans les bonnes grâces de Charles III, s'appuyant en même temps, et par d'autres concessions, de l'influence de la cour de Vienne, afin de se rendre inébranlable dans son pouvoir et dans son crédit; l'horrible machination des prétendues lettres du P. Ricci, dans lesquelles il avoit tracé lui-même le plan d'une conspiration imaginaire contre le monarque espagnol; l'insurrection populaire que, d'accord avec Pombal, il sut exciter à Madrid, pour aigrir encore davantage les ressentiments d'un prince, dont le caractère opiniâtre et impétueux étoit propre à embrasser tous les partis extrêmes auxquels ils vouloient le pousser; l'expulsion des Jésuites de toutes les contrées de l'Espagne, sans en excepter le Paraguay qu'ils avoient civilisé, décidée par le roi dans un conseil mystérieux où furent admis seulement trois de ses plus affidés ministres; l'exécution violente et singulière de cette décision, opérée le même jour, à la même heure, dans toutes les parties du monde; et ces victimes, que l'on disoit possédées de l'esprit d'indépendance et de révolte, étonnant leurs persécuteurs par leur patience et leur résignation; les Jésuites, chassés immédiatement après, du royaume de Naples et du duché de Parme[225], sur une simple invitation de Charles III, à son fils et à son frère; Clément XIII recueillant ces pieux exilés que l'on avoit jetés sur les côtes de ses États, et leur faisant partager l'asile qu'il avoit déjà accordé à leurs frères du Portugal; les inutiles efforts de ce saint pape pour ramener à des sentiments plus justes et plus modérés, un monarque dominé par ses terreurs, par ses préventions, et à qui les machinateurs de ce complot avoient eu l'art de persuader qu'il ne pouvoit, sans danger, laisser échapper un secret, dont la découverte les eût perdus[226]; ce même Charles III, plongé, par ces terreurs toujours croissantes, dans une sorte d'égarement, et poursuivant les Jésuites dans l'Europe entière après les avoir chassés de ses États; entraînant d'abord le roi de Portugal, plus difficilement Louis XV, mais enfin, à l'aide de Choiseul, le déterminant à s'unir aussi à lui pour demander au pape la suppression de l'ordre, son existence seule étant encore un sujet d'alarmes pour ses implacables ennemis; la résistance inflexible de Clément XIII, et sa mort, sur laquelle s'élevèrent d'affreux soupçons[227]; les intrigues qui précédèrent le conclave où le cardinal de Bernis, envoyé par Choiseul, continua d'intriguer pour faire élire un pape tel qu'il étoit nécessaire qu'il fût pour l'accomplissement du dessein arrêté par les trois couronnes; Ganganelli élu, et les soupçons qui se répandirent alors, soupçons qui ne sont point encore détruits, d'un marché simoniaque, dont cette suppression des Jésuites devoit être le prix[228]; ses indécisions, ses terreurs, ses tergiversations[229] lorsqu'il fut sommé d'exécuter son engagement; les circonstances honteuses et singulières qui accompagnèrent cet acte arraché à sa foiblesse et à sa lâcheté; la vie de ce pontife devenue, depuis ce moment, une suite continuelle d'inquiétudes, de remords, et se terminant par une mort effrayante et prématurée[230]; sa rétractation trop tardive de la faute qu'il avoit commise, rétractation qu'il fit peu de temps avant de mourir, et dont l'authenticité est incontestable[231]; enfin les Jésuites, repoussés et comme exterminés de tous les États catholiques[232], trouvant, par une circonstance qui n'est pas la moins frappante et la moins extraordinaire de cette grande catastrophe, un refuge assuré chez des princes hérétiques et schismatiques, comme si ceux-ci eussent reçu mission de conserver ces restes précieux de la milice chrétienne, la plus redoutable au schisme et à l'hérésie[233]. Nous passons donc légèrement sur cette suite d'événements qui se prolongèrent jusqu'à l'année 1774, où ils eurent leur dernier accomplissement. Ce qui se passa en France doit seul nous occuper. L'exemple de l'Espagne n'y fut pas perdu pour le parlement: ces nouveaux crimes dont les Jésuites étoient accusés leur fournirent un prétexte d'importuner le roi de nouveaux cris, d'accabler leurs victimes de nouvelles accusations, d'obtenir enfin qu'un nouvel arrêt de bannissement qu'ils prononcèrent ne fût point révoqué par un nouvel édit. Il fut rendu en 1767; et les Jésuites, à l'exception d'un très petit nombre, qui s'étoient parjurés, disparurent entièrement du sol de la France.