Malgré le peu de succès des efforts que Louis XIV avoit faits pour rétablir les Stuarts sur le trône d'Angleterre, il s'en falloit de beaucoup que la branche protestante qui les avoit remplacés, y fût solidement établie. De simple électeur de Hanovre devenu souverain d'un grand royaume, Georges Ier y vivoit au milieu des alarmes que lui causoit un parti puissant qui ne voyoit en lui qu'un usurpateur, peu digne d'ailleurs, par ses qualités personnelles, de la haute et inespérée fortune à laquelle il étoit parvenu. Sur ce trône, où il chanceloit encore, ses regards se tournoient avec inquiétude vers la France, qui, dans cette disposition des esprits et en raison du pacte de famille qui sembloit devoir l'unir éternellement à l'Espagne, pouvoit plus efficacement agir pour les Stuarts, et avec de moindres efforts que ne l'avoit fait le feu roi, au milieu de tant de guerres si malheureuses dont les dernières années de son règne avoient été affligées.
L'Espagne, si long-temps gouvernée par le génie ardent et tracassier de la princesse des Ursins, après avoir reçu de la France et de la famille des Bourbons l'un des plus foibles princes dont il soit fait mention dans ses annales, avoit vu, lors du second mariage de Philippe V avec une princesse de Parme, s'opérer une révolution subite et complète dans la chambre du roi, devenue, d'après les exemples que lui en avoit donnés Louis XIV, le centre et le siége de son gouvernement. La princesse des Ursins avoit été violemment et outrageusement chassée par la nouvelle reine, dont le caractère hautain et ambitieux ne vouloit point d'un semblable intermédiaire auprès d'un époux qu'elle étoit sûre de gouverner. Le mélancolique et ennuyé monarque, cloîtré en quelque sorte dans ses appartements, où son premier et même son unique besoin étoit d'avoir une compagne légitime de sa couche, s'abandonnoit encore plus entièrement à la tutelle de sa jeune épouse qu'à celle de la vieille favorite, à qui il n'avoit manqué que de pouvoir exercer sur lui un empire de cette même nature, et qu'il lui avoit sacrifiée avec une indifférence qui alloit jusqu'à l'inhumanité. Cette nouvelle reine, haïe des Espagnols autant que l'autre en avoit été adorée[5], élevée par sa mère dans une retraite profonde et dans une ignorance entière de toutes choses, au milieu des projets qu'elle avoit formés assez intelligente pour sentir et apprécier son inexpérience des affaires, se méfiant avec juste raison de ceux qui la haïssoient et à qui elle rendoit toute leur haine, avoit cherché, parmi les Italiens qui l'avoient suivie, un homme à qui elle pût se confier, un guide qui fût capable de la bien conduire. Albéroni, alors ministre de Parme à la cour d'Espagne, lui parut être cet homme qu'elle cherchoit. Né sujet de son père et dans les dernières classes du peuple; de simple curé de village qu'il étoit, parvenu par ses intrigues, par son audace, par l'activité et la souplesse de son esprit, à jouer un rôle brillant dans le monde, il sembloit réunir tout ce qui pouvoit inspirer de la sécurité à cette princesse ambitieuse[6]; elle lui devoit d'ailleurs le haut rang auquel elle étoit parvenue[7], et elle crut avec juste raison ne courir aucun risque en livrant le pouvoir à un personnage qui s'étoit montré si dévoué à ses intérêts, que sa propre bassesse et la dépendance entière où il se trouvoit à son égard lui livroient à elle-même sans réserve. Ainsi s'expliquent, l'élévation subite d'Albéroni, son pouvoir sans bornes, son audace à tout entreprendre tant au dedans qu'au dehors, sans obstacle, sans contradiction, enfin une fortune qui étonna l'Europe et des projets qui l'étonnèrent encore davantage.
Tandis que ces choses se passoient en Espagne, une autre intrigue politique s'ourdissoit à Paris. Le principal moteur en étoit ce même abbé Dubois, que son élève venoit de faire entrer au conseil d'État, non pas sans quelque répugnance, parce qu'il le connoissoit trop bien et qu'il n'avoit pas encore perdu toute pudeur, mais obsédé par ses continuelles et pressantes sollicitations, et n'ayant pu imaginer d'autre moyen de s'en débarrasser que de consentir à tout ce qu'il lui demandoit. Un projet avoit été conçu par cet audacieux aventurier, dans lequel il ne s'agissoit pas moins que de changer toute la politique de la France en l'alliant avec l'Angleterre et en l'éloignant de l'Espagne, projet monstrueux et tellement contraire à ses véritables intérêts, aux rapports si naturels où le pacte de famille avoit placé les deux puissances et qui étoient le seul avantage que l'on eût tiré de la guerre désastreuse qui venoit de finir, qu'il sembloit qu'il y eût même de la folie à l'avoir osé concevoir. Dubois, consommé dans les intrigues de tout genre, et qui connoissoit à fond le terrain sur lequel il alloit manœuvrer, en jugea autrement: peu lui importoit qu'un tel projet fût utile ou funeste à la France; sa grande affaire étoit de se rendre nécessaire afin de s'élever plus haut; et déjà gagné par l'or de l'Angleterre, dont les diplomates savoient distinguer, partout et d'un œil sûr, ceux qui avoient le caractère propre à les servir, il y trouvoit le double avantage de satisfaire à la fois son ambition et sa cupidité.
Le duc de Noailles et Canillac furent les deux premiers qu'il persuada. Le duc, placé par le régent à la tête des finances, fut entraîné par de misérables vues d'économie, calculant qu'il en coûteroit fort cher pour tenter de nouvelles expéditions en faveur du prétendant. Canillac, vaniteux, indiscret, de peu de jugement, lié par des parties de débauche avec Stairs, alors ambassadeur d'Angleterre en France, flatté, cajolé par lui, croyoit se donner de l'importance en faisant le politique, et ce motif lui suffisoit. La partie étant ainsi liée, et Dubois, bien qu'il y jouât le principal rôle, n'y paroissant encore que comme agent secondaire, le duc d'Orléans fut amené graduellement dans le piége par de basses insinuations qui touchoient uniquement son intérêt personnel. On commença par lui inspirer quelques alarmes sur les dispositions du roi d'Espagne à l'égard de la régence qu'il pouvoit lui contester; on eut l'art d'en faire naître ensuite de plus grandes relativement à la succession au trône, dans le cas où la France viendroit à perdre son roi-enfant, dont la constitution étoit foible et la santé chancelante. Il suffisoit, disoit-on, des exemples du règne précédent pour faire supposer que Philippe V pourroit bien ne pas se croire irrévocablement engagé par ses renonciations; et le mouvement qu'Albéroni, qui avoit aussi ses projets (projets inoffensifs pour la France, car il étoit trop habile pour en concevoir de semblables), imprimoit alors à l'Espagne, lui fut présenté, avec une adresse non moins perfide, comme une disposition hostile contre lui en cas d'événement[8]. Il trouvoit au contraire, ajoutoit-on, dans le roi Georges un prince inquiet sur la solidité d'un trône qu'il avoit trop évidemment usurpé, ayant besoin d'appui pour s'y raffermir, et prêt par conséquent à lui donner le sien, dans le cas où la couronne de France, venant à vaquer, lui seroit contestée à lui-même par un compétiteur qui, en apparence, y auroit des droits plus évidents. Tous ces raisonnements étoient d'un faux et d'une absurdité que les moins habiles auroient pu saisir. «Le duc d'Orléans, dit Saint-Simon, avoit toute la pénétration nécessaire pour voir ce piége: ce qui le séduisit, ce fut le contour tortueux de cette politique, et point du tout le désir de régner.» Dès lors il se livra aux Anglois avec un abandon qui effraya tous ceux qui n'étoient pas de ce honteux complot. Un homme non moins habile que Stairs dans la politique machiavélique de son pays, Stanhope, alors ministre du roi Georges, vint lui-même en France pour mettre la dernière main à ce que l'ambassadeur, son agent Dubois, et ses dupes avoient si heureusement commencé. Le régent les vit l'un et l'autre dans la plus grande intimité, traitant le matin d'affaires avec eux, le soir les admettant dans ses orgies. Ce fut dans ces conférences secrètes[9] et peut-être dans les épanchements familiers de la débauche, qu'il leur sacrifia le prétendant, que Louis XIV, même dans ses plus grands revers, n'avoit jamais voulu abandonner; et telle fut la confiance audacieuse de ces diplomates anglois dans l'ascendant qu'ils avoient su prendre sur le prince que ses propres créatures lui avoient livré, qu'ils ne craignirent point, au milieu même de la France, de préparer un guet à pens où faillit tomber le fils de Jacques II, et dont il n'échappa que par la sagacité et la présence d'esprit admirable d'une femme dont il n'étoit point connu[10]. Une ordonnance fut publiée à son de trompe, qui enjoignoit à tous les étrangers rebelles de sortir en huit jours des terres du royaume, et ces rebelles étoient les serviteurs du roi légitime d'Angleterre, qui l'avoient suivi dans son exil; enfin, vers la fin de cette même année, Dubois fut envoyé en Hollande en qualité d'ambassadeur extraordinaire, et avec la mission d'y conclure un traité déjà convenu entre la France, l'Angleterre, et les États-Généraux, et qui étoit entièrement dirigé contre l'Espagne, que l'on continuoit de présenter au régent comme machinant des projets hostiles contre lui[11].
Cependant, si ce prince eût voulu, ainsi que le lui conseilloit Villars, prendre, sur le but des armements que faisoit alors cette puissance, des renseignements qu'il lui étoit facile de se procurer, il se fût assuré que ces dispositions guerrières qu'on lui présentoit comme inquiétantes, n'avoient d'autre but que de reprendre à l'empereur les États d'Italie que la paix d'Utrecht l'avoit forcée de lui abandonner pour en faire des souverainetés aux enfants de la nouvelle reine, qui le désiroit passionnément; et que, pour empêcher les Anglois de porter secours à l'empereur, il entroit dans le plan d'Albéroni de les occuper dans leur île, en y faisant passer le prétendant avec une armée auxiliaire suffisante pour l'y maintenir et rallier ses partisans. Ce ministre dont les vues étoient fort supérieures à celles qui dominoient alors dans le cabinet des Tuileries, et qui, dans le gouvernement intérieur de l'Espagne, avoit déjà déployé une vigueur, une capacité, une activité qui n'alloient pas moins qu'à faire sortir ce royaume de l'inertie profonde où la foiblesse non interrompue de ses princes l'avoit, depuis si long-temps, plongé, et à lui faire reprendre en Europe le rang qu'il lui appartenoit d'y tenir, étoit loin de penser, lorsqu'il avoit conçu un semblable projet dont le résultat étoit d'abaisser les ennemis naturels de la France, que le plus grand obstacle qu'il y pourroit rencontrer viendroit de la France elle-même, et qu'une politique aussi stupide que celle d'une alliance avec l'Angleterre prévaudroit dans le conseil du régent: il devoit bien plutôt compter sur sa coopération[12]. Ce fut cet obstacle si étrange et si imprévu qui, déconcertant un plan bien conçu, utile dans ses principaux résultats au repos de l'Europe, et dont le succès paroissoit immanquable, le jeta dans les mesures fausses, exagérées, qui rendirent sa chute aussi subite et aussi éclatante que l'avoit été son élévation. Il eut le tort de s'opiniâtrer à suivre ses premières idées, et de ne point changer de marche, lorsque tout en changeoit autour de lui.
Telles étoient alors les intrigues qui agitoient les trois cabinets; et il a été nécessaire d'entrer à ce sujet dans quelques détails, pour bien faire comprendre les événements qui vont suivre, et surtout cette influence de l'Angleterre, qui se prolongea si long-temps et qui fut si fatale à la France.
(1716-1717) Rien n'éclata pendant deux années de ces grands projets de l'Espagne, et de ces manœuvres ténébreuses où le duc d'Orléans venoit d'être engagé. Ces deux années produisirent toutefois un événement, en lui-même de peu d'importance, mais qui, par la suite, se rattacha à toute cette intrigue. Ce fut le procès intenté par le duc de Bourbon aux princes légitimés, qu'il prétendoit devoir être exclus du rang et des prérogatives de princes du sang, que le feu roi leur avoit accordés. Il n'avoit aucun motif de faire un semblable affront à ces princes qui, réduits par un seul acte du parlement à la plus entière nullité, sembloient être assez humiliés: la duchesse du Maine étoit sa sœur, et l'outrage qu'il vouloit faire à son mari rejaillissoit sur elle; mais il haïssoit le duc du Maine, et cette haine, poussée à l'extrême, étoit pour lui un motif suffisant. Le duc d'Orléans ne l'empêcha point d'entamer cette affaire; car il avoit aussi une sorte d'aversion pour ces princes légitimés, par cela seul qu'il avoit pu les craindre un moment. C'étoit encore au Parlement qu'appartenoit le droit d'achever de dépouiller les deux bâtards de Louis XIV: le duc de Bourbon lui présenta donc requête et réclama l'intervention des ducs et pairs qui, «par ce titre de princes du sang, accordé à des princes illégitimes, se trouvoient, disoit-il, éloignés du trône d'un degré de plus.» Les ducs du Maine et de Toulouse cherchèrent un appui dans la haute noblesse, jalouse des ducs et pairs, et extrêmement choquée de cette importance qu'ils prétendoient se donner en faisant cause commune avec les princes du sang, comme s'ils eussent formé un ordre supérieur, et qu'ils voulussent tracer entre eux et elle une ligne de démarcation. Ces misères de vanité, sous un gouvernement qui avoit succédé à toute la plénitude du despotisme de Louis XIV, firent naître une discussion fort animée et surtout de la part de ceux qui étoient attaqués; mais tous leurs efforts ne purent empêcher qu'une déclaration du roi en date du 2 juillet 1717, et enregistrée au parlement le 8 du même mois, ne privât les princes légitimés des nom, droits et priviléges de princes du sang, ne leur laissant de leurs anciennes prérogatives que le droit de séance dont ils étoient en possession dans cette cour souveraine. Ce jugement, auquel le duc de Toulouse, d'un caractère doux et paisible, se résigna sans beaucoup d'efforts, eût été probablement supporté avec patience par le duc du Maine; mais il fut entraîné par le ressentiment profond qu'en éprouva la duchesse, et nous allons voir bientôt quels en furent les effets.
Cependant le duc d'Orléans vouloit tenir la parole qu'il avoit donnée, aux premiers jours de sa régence, de poursuivre les traitants et de leur faire rendre raison des profits énormes qu'ils avoient faits dans leurs transactions avec le dernier gouvernement. Quelque scandaleux que pussent être ces profits, il est évident que c'étoit là une mesure arbitraire, tyrannique, dans laquelle la foi publique étoit violée; car enfin le gouvernement du feu roi avoit été maître d'accepter ou de refuser les marchés onéreux qui lui avoient été proposés, marchés sur lesquels avoient dû toutefois influer, et les circonstances malheureuses où se trouvoit alors la France, et les autres risques que les événements politiques pouvoient encore faire courir aux prêteurs ou fournisseurs. Mais des considérations prises dans la justice et dans la morale n'étoient pas faites pour arrêter le duc d'Orléans; et tous moyens lui sembloient bons pour réparer le désordre des finances, seule plaie de l'État à laquelle il fût sensible, parce qu'elle étoit la seule qui lui causât de véritables embarras. Il parut donc en 1716 un édit portant création d'une chambre de justice destinée à connoître de toutes exactions ou malversations en fait de finances, avec plein pouvoir de poursuivre, de taxer, d'emprisonner et même de condamner à des peines afflictives tous ceux qu'elle jugeroit comptables envers l'État, et qu'elle auroit appelés devant son tribunal[13]. Les procédures furent d'abord vives, rigoureuses, et la Bastille se remplit de prisonniers. Les premières taxes rapportèrent des sommes immenses, et l'on avoit conçu, dans le commencement, de grandes espérances; mais les attributions trop étendues et trop vaguement exprimées que l'édit avoit données à cette commission[14] répandirent bientôt l'alarme dans toutes les classes de la société, lorsqu'on le vit porter ses recherches sur tous ceux qui avoient pris quelque part aux affaires du feu roi. Des milliers de délations, vraies ou fausses, se succédèrent tant à Paris que dans les provinces, et de manière à effrayer même les plus innocents. L'argent cessa de circuler; le commerce et l'industrie tombèrent dans une langueur désespérante; enfin, après un an d'exercice, il fallut mettre fin à cette inquisition désastreuse qui produisit, presque sans aucun fruit matériel pour l'État, des maux très réels pour un grand nombre de familles. De cent quatre-vingts millions que l'on tira des taxes, à peine la moitié entra-t-elle dans les coffres du roi[15]; la plus grande partie en fut prodiguée sans mesure aux courtisans avides, aux agents d'intrigues et aux compagnons de débauche dont le régent étoit entouré. Ce fut là la première marque publique qu'il donna de son indifférence pour ce qui étoit bon et honnête, de la légèreté de son esprit, et de la foiblesse de son caractère.
Les plaisirs, et quels plaisirs! étoient en effet sa principale ou plutôt son unique affaire. Les mémoires du temps nous ont conservé de nombreux détails des débauches effrénées de ce malheureux prince, de ses orgies dégoûtantes et chaque jour renouvelées, où il sembloit prendre plaisir à se dégrader avec des femmes perdues, des libertins souvent de la classe la plus obscure et qui se faisoient un titre auprès de lui de leur science dans les raffinements de ces honteuses voluptés, détails indignes de l'histoire, qui nous montrent le successeur immédiat du trône, le prince qui gouvernoit la France après Louis XIV, dans un délire d'impiété et dans un excès d'abjection crapuleuse, dont jusqu'à lui la race de nos rois n'avoit point offert d'exemples, et que ne surpassèrent point les débordements du siècle affreux qu'il étoit digne sans doute d'annoncer et d'ouvrir. Ces exemples si nouveaux fructifièrent dans sa propre famille, et les désordres d'une de ses filles[16] que suivit une mort prématurée en furent la première punition; ils infectèrent la jeunesse de la cour, et déterminèrent à jeter plus effrontément leur masque, ces vieux courtisans que les dernières années de Louis XIV avoient réduits à se faire hypocrites. Les autres classes de la société s'étonnèrent d'abord de cette extrême corruption: elle ne devoit pas tarder à les atteindre.
Un événement extraordinaire, et qui ne pouvoit arriver que sous une semblable administration, hâta le débordement de cette corruption. Les finances, telles que le feu roi les avoit laissées, étoient, nous l'avons déjà dit, une des plaies les plus profondes de l'État, et ce mal venoit de très loin. L'accroissement des impôts avoit commencé dès la première guerre de Hollande, et depuis ce moment jusqu'à la fin de ce règne, tout rempli de guerres, de victoires et de défaites, ce torrent n'avoit cessé de se grossir, non seulement de taxes nouvelles et écrasantes pour le peuple, mais encore de toutes ces ressources perfides et désastreuses qui sont le savoir-faire des financiers, et dont le résultat le plus subtil est de se procurer des capitaux que l'on consomme comme des revenus, pour accroître ainsi ses charges, et de ces capitaux et des intérêts qu'ils portent avec eux[17]. La dette étoit encore hors de toute proportion avec les ressources que pouvoit procurer un système d'impôts que d'anciens priviléges, demeurés immuables lorsque tout changeoit autour d'eux, rendoient l'un des plus mauvais de l'Europe, et désormais intolérable pour les imposés[18]. La dépréciation des billets d'État, qui perdoient alors de soixante à soixante-douze pour cent, étoit déjà une espèce de banqueroute anticipée. La recherche des traitants, loin d'avoir apporté même un palliatif à cette détresse, avoit achevé de ruiner le crédit public par les rigueurs arbitraires dont nous venons de présenter le tableau, et par les dilapidations révoltantes dont elle avoit été suivie.