Comme l'opprimé cherche toujours à se venger, les juifs durent exercer parfois de cruelles représailles, quand l'occasion s'en présentait. Mais, dans ce cas encore, une partie de l'odieux devait retomber sur les oppresseurs, puisque ces actes de cruauté étaient presque toujours le résultat de leur tyrannie.

Ces réflexions pourront expliquer le fait suivant, qui paraît moins apocryphe que tant de fables débitées sur les juifs.

En 1191, Agnès de Branie, veuve de Robert, comte de Dreux, frère du roi Louis VII, faisait sa résidence à Braye, aujourd'hui Brie-Comte-Robert, petite ville située à quelques lieues sud-est de Paris. Cette princesse avait attiré dans ce canton un grand nombre de juifs commerçans. Ceux-ci accusèrent un chrétien des crimes de vol et d'homicide, et obtinrent qu'on le leur livrât. En réalité, ce malheureux n'avait commis d'autre crime que celui de leur avoir emprunté des sommes d'argent qu'il ne pouvait leur rendre. Les juifs, le jour du vendredi saint, dépouillèrent cet homme, lui lièrent les mains derrière le dos, lui mirent une couronne d'épines sur la tête, et le conduisirent dans toutes les rues du bourg, en l'accablant de coups de fouet. Enfin ils l'attachèrent à une croix avec des clous, et lui percèrent le côté d'un coup de lance.

Philippe-Auguste, instruit de cet attentat inhumain et sacrilége, punit cette cruauté avec une justice non moins barbare. Il fit brûler quatre-vingts juifs.

«On sait que cette nation, dit l'abbé Lebœuf en rapportant ce fait, était accoutumée à crucifier un enfant chrétien dans le temps de notre semaine sainte, lorsqu'elle pouvait en attraper un.» Cette assertion ainsi généralisée pourrait bien n'avoir d'autre fondement et d'autres preuves que les croyances populaires dont nous avons parlé plus haut. De ce qu'un fait est peut-être arrivé une ou même plusieurs fois, doit-on en conclure que c'était une coutume?


[LE TROUBADOUR CABESTAING.]

On trouve dans l'histoire générale de Provence un fait qui, par quelques détails, rappelle l'aventure tragique de Gabrielle de Vergy. Toutefois ce récit, dont plusieurs circonstances offrent une peinture naïve des mœurs de ces temps encore barbares, ne laissera pas d'intéresser vivement nos lecteurs.

Le troubadour Cabestaing était né en Provence de parens nobles, mais si pauvres qu'il fut obligé de quitter de bonne heure la maison paternelle. Au douzième siècle, les jeunes gentilshommes, nés sans fortune, trouvaient une ressource assurée, pour leur éducation, dans les maisons des seigneurs, soit de la cour, soit des provinces. Ils y étaient élevés en qualité de varlets, c'est-à-dire de pages.