Le comte avait deux bâtards, qu'il aimait beaucoup; l'un se nommait Josseran, l'autre Gratian; Josseran était de même âge et de même grandeur que Gaston, l'enfant légitime; de telle sorte que le comte voulait qu'ils eussent des vêtemens tout-à-fait semblables; qu'ils fussent toujours ensemble, à table, dans les récréations, et même au lit. Seulement le gouverneur était chargé d'apprendre au bâtard à reconnaître le fils légitime comme son seigneur. Ces deux jeunes gens étant donc couchés ensemble, il advint qu'un matin le bâtard, soit pour badiner, soit par inadvertance, prit le pourpoint du prince Gaston, auquel était attachée une petite bourse qui contenait la poudre merveilleuse, présent digne de Charles-le-Mauvais. Gaston voulut lui retirer cette bourse des mains; Josseran demandait qu'on lui apprît à quel usage elle était destinée; il en résulta une altercation assez vive entre les deux frères, qui se refroidirent beaucoup l'un pour l'autre, à tel point, que quelque temps après, jouant à la paume, Gaston s'emporta jusqu'à frapper sur la joue Josseran, qui, ne pouvant se venger sur son seigneur, alla se plaindre, les larmes aux yeux, au comte Gaston-Phœbus, ajoutant qu'il savait encore autre chose du prince, qui était bien plus digne encore de châtiment.

Le comte, naturellement soupçonneux, voulut avoir sur-le-champ l'explication de ces dernières paroles. Alors Josseran lui apprit que Gaston portait au cou une bourse, à laquelle il attachait un grand prix; qu'il ne l'avait que depuis seulement qu'il était de retour de Navarre, et qu'elle était pleine de poudre; qu'il ignorait l'usage qu'on en pouvait faire, à moins toutefois qu'elle ne servît à faire rentrer la comtesse dans les bonnes grâces du comte, ainsi que le prince se vantait d'y réussir.

Le comte ne douta plus que quelque trahison bien noire ne fût cachée sous ce mystère: il fit venir son fils Gaston. Celui-ci, ne se doutant de rien, s'avança tout près de son père, qui, au grand étonnement de tous ceux qui étaient présens, ouvrit le pourpoint de son fils, et avec un couteau coupa les cordons auxquels était suspendue la bourse suspecte. Le prince, aussi confus, aussi éperdu que s'il eût entendu son arrêt de mort, devint aussi pâle, aussi tremblant que le pauvre criminel prêt à monter à l'échafaud. Ce fut alors que ses yeux commencèrent à s'ouvrir sur la perversité de son oncle.

Cependant le comte ouvre la bourse, en tire un papier, qu'il déploie la poudre qu'il contenait était le plus subtil de tous les poisons. On en mit quelques grains sur un morceau de viande, que l'on jeta à un chien; au même instant, ce pauvre animal tomba, en proie à d'horribles convulsions.

A cette vue le comte, transporté d'une violente colère, changea plusieurs fois de couleur, et, apostrophant son fils avec indignation, il lui jura qu'il paierait son attentat de sa vie. En même temps, sa fureur étant au comble, il allait se précipiter sur lui, un couteau à la main; mais les barons et autres seigneurs qui étaient là présens s'opposèrent à l'action du comte, les uns se mettant à genoux, demandant merci pour le prince, les autres le retenant pour l'empêcher de tremper sa main dans le sang de son enfant. Le comte était furieux de cette résistance; mais son frère bâtard, messire Pierre de Béarn, parvint à le calmer, ou du moins le fit renoncer à massacrer son fils sur l'heure; mais il n'en persista pas moins dans le dessein de le faire mourir, et le fit renfermer dans une des tours de son château, jusqu'à ce qu'il eût prononcé définitivement sur son sort. Puis il fit arrêter la plupart des gentilshommes qui avaient accompagné son fils dans la Navarre, au nombre de quinze, tous dans la fleur de la jeunesse, tous d'une naissance illustre, et les fit mourir cruellement, sans vouloir rien entendre pour leur justification. Après cette sanguinaire et inique exécution, il convoqua ses états de Foix et de Béarn, pour les consulter sur la conduite qu'il devait tenir à l'égard de son fils. Il ne dissimula point que son intention était de punir de mort cet enfant dénaturé, qui avait voulu empoisonner son père. Cette cruelle résolution du comte ne fut pourtant point une loi pour les membres des états; ils dirent qu'ils ne souffriraient point que l'héritier et successeur du comté de Foix mourût ignominieusement. Le comte persistait néanmoins dans sa résolution, quand un ancien gentilhomme du Béarn s'écria que, s'il était si désireux de la mort de son fils, il fallait nommer des juges pour lui faire son procès, et non faire tout à la fois les fonctions d'accusateur, de juge et de partie en sa propre cause; qu'au reste le prince, comte héritier de Foix, était justiciable du roi de France, devant lequel ils iraient demander justice, si le comte s'obstinait à la leur dénier; que c'était un fait de mauvais exemple de ne vouloir pas entendre un prisonnier, ni en ses aveux, ni en ses moyens de défense.

A ces mots, prononcés avec l'énergie de la justice, Gaston-Phœbus se radoucit, promit que son fils serait garanti de mort, mais que les états ne trouvassent pas étrange qu'il le gardât quelque temps en prison pour lui faire expier sa faute.

Cependant le jeune prince gisait tristement dans la tour; une noire mélancolie s'était emparée de son cœur généreux, qui ne pouvait supporter l'idée de l'infamie. Il résolut donc de se laisser mourir de faim. Il ne touchait aux alimens qu'on lui apportait que pour les jeter secrètement dans un coin de la chambre obscure qu'il habitait, trompant ainsi ceux qui lui apportaient sa nourriture.

Le geôlier ayant découvert que le prince ne mangeait rien des mets qu'on lui servait, et s'apercevant qu'il dépérissait de jour en jour, crut devoir en avertir le comte, de peur qu'on ne s'en prît à lui s'il venait à mourir prochainement, comme tout l'annonçait. Il peignit à Gaston le triste état de son fils, le lui représentant comme un cadavre ambulant. A cette nouvelle, le comte, partagé entre sa tendresse paternelle et sa colère, alla droit à la prison, pour engager ou pour contraindre son fils à prendre quelque nourriture. Il tenait par malheur un petit couteau dont il se servait habituellement pour rogner ses ongles. Voyant que le jeune prince s'obstinait à ne vouloir point manger, et transporté de fureur, il le saisit violemment, mais de manière que cet instrument tranchant qu'il avait dans la main blessa le pauvre prisonnier à la gorge; puis il sortit de sa prison sans se douter de ce qu'il venait de faire.

Mais il était à peine rentré dans ses appartemens qu'on vint lui annoncer la mort de son malheureux fils. Il venait de succomber à la blessure que lui avait faite son père; soit par le saisissement que lui avait causé la fureur du comte, soit par la perte de son sang dans l'état de faiblesse où il se trouvait, soit enfin que la veine jugulaire eût été coupée.

Quoiqu'il en soit, le désespoir du comte fut inexprimable; la nature reprit alors tous ses droits sur son cœur. Il se reprocha amèrement sa conduite envers son fils, et l'expia dans de longs remords. Quoiqu'il pût, pour s'excuser à ses propres yeux, alléguer, comme première cause de son crime, la scélératesse consommée de Charles-le-Mauvais, son beau-frère, il n'en est pas moins vrai qu'abusant inhumainement de cette omnipotence dont jouissaient les princes à cette époque d'ignorance, il avait commis un forfait épouvantable, celui de condamner son fils innocent sans vouloir l'entendre, sans chercher des preuves évidentes de sa culpabilité; bien plus odieux en cela que le stoïque Brutus, qui, s'il fut père dénaturé, se montra du moins juge équitable.