Gabriel Dumoulin, annaliste de Normandie, rapporte que sous Guillaume-le-Conquérant, trois ans avant la bataille du Val-des-Dunes, il y eut un duel entre Jacques du Plessis et Thomas de l'Espinay, seigneur du Neubourg. «La cause de combat fut, dit-il, que du Plessis avait publié que la femme de Jean, comte de Tancarville, sœur dudit de l'Espinay, avait fait banqueroute à sa pudicité, se prostituant à un nommé Edmond. Mais du Plessis, mourant en ce combat, fit revivre la bonne renommée de cette dame.»
Cette coutume barbare de juger des procès par un combat juridique, ne fut connue que des chrétiens occidentaux. «Il est évident, par ces lois, dit Voltaire, qu'un homme accusé d'homicide était en droit d'en commettre deux.» On pouvait se battre aussi par procuration. C'est des lois de ces combats que viennent les proverbes: «les morts ont tort; les battus paient l'amende.»
Pour compléter autant que possible l'idée que nous avons voulu donner de la coutume barbare appelée jugement de Dieu, nous ajouterons, avec Brantôme: «Celui qui avait été tué dans nos duels ou combats judiciaires n'était nullement reçu de l'église pour y être enterré; et les ecclésiastiques alléguaient, pour raison, que sa défaite était une sentence du ciel; et qu'il avait succombé par la permission de Dieu, parce que sa querelle était injuste.»
[ABUS]
DES ASILES ET LIEUX DE REFUGE
POUR LES CRIMINELS.
La religion chrétienne, ou plutôt le clergé du moyen âge, avait emprunté au paganisme l'usage de ne pas toucher à un criminel, du moment qu'il s'était mis sous la protection d'une chapelle ou d'une église. Dans l'antiquité, un homme poursuivi qui se retirait près d'un autel, ou dans un temple, devenait dès lors inviolable, quelque scélérat qu'il fût d'ailleurs. En rétablissant cette coutume, le clergé chrétien songeait sans doute davantage à étendre sa domination qu'à la gloire de la religion. Il se constituait le protecteur de l'assassinat et de l'empoisonnement; ce qui est tout-à-fait contraire à la loi de Dieu, qui porte: «Si quelqu'un a tué son prochain de dessein prémédité, vous l'arracherez de mon autel, afin qu'il soit puni.»
En 1358, Perrin Macé, garçon changeur, assassina, dans la rue Neuve-Saint-Merry, Jean Baillet, trésorier des finances. Le dauphin, depuis le roi Charles V, régent du royaume pendant la captivité du roi Jean, son père, ordonna à Robert de Clermont, maréchal de Normandie, d'aller enlever ce scélérat de l'église Saint-Jacques-la-Boucherie, où il s'était réfugié, et de le faire pendre; ce qui fut exécuté. Mais Jean de Meulan, évêque de Paris, cria aussitôt à l'impiété, prétendit que c'était violer les immunités ecclésiastiques, envoya ôter du gibet le cadavre de cet assassin, et lui fit faire, dans cette même église de Saint-Jacques-la-Boucherie, d'honorables funérailles, auxquelles il voulut assister.
Quelques jours après, Robert de Clermont, ayant été tué dans une sédition en soutenant les intérêts de son roi, croirait-on que ce Jean de Meulan défendit qu'on lui donnât la sépulture dans une église ou dans un cimetière, disant qu'il avait encouru l'excommunication, en faisant enlever Perrin Macé d'un lieu saint, et qu'un excommunié ne devait pas être inhumé parmi les fidèles?
Voici un autre exemple de l'abus de ces asiles. En 1365, Guillaume Charpentier assassina sa femme. Son crime était public, prouvé, avéré; il convenait lui-même qu'il s'en était rendu coupable. Des sergens l'arrachèrent de l'Hôtel-Dieu, où il s'était réfugié, et le traînèrent en prison. Il présenta sa plainte, sur laquelle le parlement condamna les sergens à l'amende, et ordonna que Guillaume Charpentier serait rétabli dans son asile; ce qui fut exécuté ponctuellement. «Je ne sais pas ce qu'il devint, ajoute Saint-Foix, et s'il se remaria; mais il est certain qu'il ne fut pas puni.»