Thierry mourut, laissant quatre enfans; mais les Austrasiens, indignés du meurtre de leur roi Théodebert, et redoutant surtout la régence de Brunehaut, refusèrent de se donner à la postérité de l'assassin de leur ancien maître, et reconnurent pour souverain Clotaire, fils de Frédégonde et ennemi juré de Brunehaut.
Une nouvelle guerre éclate. Brunehaut est trahie par Varnachaire, maire de Bourgogne, à qui elle avait confié la conduite de la guerre. Les quatre fils de Thierry, livrés par le perfide maire, sont massacrés par les ordres de Clotaire. Brunehaut fuit; elle se réfugie dans le château d'Orbe, près du lac de Neufchâtel; elle tombe enfin au pouvoir de Clotaire, qui se montra digne fils de Frédégonde.
Il ordonna que Brunehaut fût amenée au milieu de son camp; et, placé sur un trône, il se constitua l'accusateur de cette reine, lui reprochant le meurtre de dix rois, et comprenant dans ce nombre ceux que Frédégonde et lui-même avaient fait assassiner. Cette accusation était mensongèrement atroce; car il l'accusait d'avoir fait périr les enfans de Thierry, dont lui-même avait ordonné le massacre. «Mais, comme le remarque l'auteur de la Gaule poétique, toute accusation était bonne au milieu d'une armée assemblée en tumulte pour condamner, et où l'on comptait plus de bourreaux que de juges. Un murmure sourd se fait entendre au loin; une pâleur mortelle couvre les traits de la souveraine détrônée; la soldatesque insolente prononce qu'elle a mérité la mort.
«Alors tout fut fini pour Brunehaut; il ne lui resta plus qu'à mourir: c'est le seul exemple que donne l'histoire d'une femme jugée militairement. L'artiste ne pourrait donc trouver ailleurs un sujet de tableau plus original que le moment où Brunehaut entend prononcer sa sentence. Déjà ses mains sont enchaînées; près d'elle, deux robustes guerriers ont peine à contenir le cheval indompté auquel la malheureuse princesse doit être attachée. Mais avant de subir cet horrible supplice, elle est promenée sur un chameau dans les rangs de l'armée; les longues risées et les clameurs la suivent dans cette marche douloureuse. Bientôt ses cheveux, que pendant si long-temps avait couronnés le diadème, servent de liens pour l'attacher au coursier, qui l'emporte en se cabrant à travers les pierres et les ronces. L'animal fougueux, dont le sang et les lambeaux marquent la trace, s'arrête enfin au bout de son horrible carrière, et y laisse quelque chose d'immobile et défiguré, qui avait été la grande Brunehaut. On livra son corps aux flammes, et ses cendres furent portées à une abbaye qu'elle avait fondée. Son tombeau ayant été ouvert dix siècles après, on y vit la poussière de l'infortunée mêlée à quelques charbons. On trouva aussi parmi ces tristes débris l'éperon qu'on avait attaché aux flancs du coursier pour le rendre plus furieux, et qui, tombé par hazard dans les vêtemens de Brunehaut, fut jeté avec elle dans le bûcher, et recueilli avec ses restes.»
Ce nouveau genre de supplice eut lieu en 613. Brunehaut était alors octogénaire. L'horrible mort qui termina sa longue et orageuse vie, les crimes royaux que nous venons de passer en revue, peuvent donner une idée de ce que pouvaient être ceux des particuliers. On ne connaissait ni droit des gens, ni humanité: le plus fort tuait le plus faible; le plus faible tendait des embûches à son oppresseur. C'était un cercle de sang humain, rempli des forfaits les plus abominables, et dans lequel les malheureux peuples furent parqués long-temps encore.
[LA COMTESSE DE GATINAIS.]
Sous le règne de Louis-le-Bègue, roi de France, et vers l'an 878, le comté de Gâtinais, donna lieu à un événement qui mérite de prendre rang dans ce recueil. Geoffroy, comte de Gâtinais, avait laissé en mourant une fille unique dont l'histoire n'a pas conservé le nom. Louis-le-Bègue voulut donner la main de cette jeune comtesse à l'un de ses principaux favoris, nommé Ingelger, qu'il avait élevé à la dignité de grand sénéchal du palais. Le monarque porta lui-même les premières paroles de ce mariage à la comtesse; mais celle-ci lui répondit avec respect qu'Ingelger étant né son vassal, les bienséances lui défendaient de le prendre pour mari. «Je laisse à penser aux dames d'à-présent, dit la chronique, si cela leur serait un suffisant prétexte pour ne point espouser un favori de roy.»
Après cette réponse, Louis-le-Bègue, loin de vouloir user de contrainte, remit son projet à un autre temps; seulement, pour mieux y disposer l'esprit de la comtesse, il lui donna une place parmi les dames d'honneur de la reine; puis ayant appris, au bout de quelque temps, que la jeune demoiselle était devenue beaucoup plus traitable dans la société des dames de la cour, il manda et convoqua les seigneurs et feudataires du comté de Gâtinais, et quand ils furent arrivés, il les entretint du projet qu'il avait formé de marier leur comtesse, leur demandant quel seigneur leur pourrait agréer davantage. Ceux-ci répondirent, par déférence, qu'ils s'en rapportaient au choix de sa majesté, bien plus capable que personne de donner un mari convenable à leur dame et comtesse.